«Babi Yar. Contexte», moment-clé de la tragédie humaine

Temps de lecture : 5 min

Composé d’images d’archives, le nouveau film de Sergei Loznitsa déploie une réflexion autour d’un gigantesque massacre durant la Seconde Guerre mondiale dont la résonance avec l’actualité est inévitable.

Au nord-ouest de Kiev, le ravin de Babi Yar, où a eu lieu le pire massacre par balles de la Shoah. | Crédit photo: Dulac Distribution
Au nord-ouest de Kiev, le ravin de Babi Yar, où a eu lieu le pire massacre par balles de la Shoah. | Crédit photo: Dulac Distribution

L’Ukraine sous un déluge de feu. Les villages brûlés, les exécutions sommaires, les civils contraints de fuir les bombardements. Impossible de voir les premières images du nouveau film de Sergei Loznitsa sans avoir à l’esprit l’actualité. Elle n’était pourtant pas la même au moment où Babi Yar. Contexte a été composé.

Ces images ont été tournées il y a quatre-vingt-un ans, lors du déclenchement de l’Opération Barbarossa, l’invasion de l’Union soviétique par les armées hitlériennes. Elles ont ensuite été montées pour ce film en 2021, à un moment où une partie de l’Ukraine était certes déjà sous occupation des sbires de Vladimir Poutine, mais où les images mentales associées aux scènes de destruction ne pouvaient être les mêmes qu’aujourd’hui.

Babi Yar. Contexte concerne une tragédie historique précise, à savoir le massacre à proximité de Kiev de 33.771 juifs par des SS secondés par des supplétifs ukrainiens, les 29 et 30 septembre 1941. À aucun moment il n’est question de relativiser ce crime, moins encore de l’instrumentaliser au service de quelque proposition ou réflexion plus générale.

C’est au contraire en abordant avec rigueur et gravité la factualité de ce qu’on sait et de ce qu’on ignore, de ce qu’on peut et de ce qu’on ne peut pas voir, que la nouvelle œuvre du cinéaste d’Austerlitz, de Maidan et de Dans la brume, mobilise dans un même élan l’évocation d’un événement spécifique et des interrogations nécessaires sur le rapport au passé.

De la nature des images

Ces interrogations concernent en particulier la nature des images (d’alors comme d’aujourd’hui) qui sont montrées, et ce qu’il est possible d’en faire. Envahies par les troupes allemandes, l’Ukraine est représentée successivement comme martyre et résistante. On la voit accueillir avec enthousiasme la Wehrmacht puis le bourreau de la Pologne Hans Frank. Puis célébrer dans la liesse le retour de l’Armée rouge.

Qui sont ces gens? Les images ne savent pas cela, mais elles savent ceci: ce sont des gens, comme nous. Il s’agit dans tous les cas d’images de propagande, ce qui ne dit rien de la nature des causes qu’elles prétendent promouvoir. Il s’agit toujours de mises en scène, ce qui ne signifie évidemment pas que les actes montrés n’ont pas eu lieu.

À Lvov après l’arrivée des troupes allemandes. | Crédit photo: Dulac Distribution

Qui arrache le portrait de Staline et pourquoi? Qui pose les affiches à la gloire d’Hitler et qui finira ensuite par les arracher? Qui sont ces habitants qui tabassent sauvagement des juifs pris au hasard dans les rues de Lvov en URSS –qui s’appellera ensuite Lemberg sous la domination allemande et qui se nomme aujourd’hui Lviv?

L’avant et l’après du massacre

Dans le titre, «contexte» signifie que le travail de montage d’archives (accompagné sans un mot de commentaire mais avec une bande son composée essentiellement des bruits) propose une perception de ce qui existe comme traces visuelles d’un massacre qui n’a été ni filmé, ni photographié.

On assiste à l’avant et à l’après de ce massacre, à parts égales (chaque partie dure une heure). Au milieu, ce moment invisible et qui habite l’entièreté de l’œuvre: le déchainement d’une violence de masse extrême mais artisanale par opposition à la mort industrialisée des camps d’extermination qu’a été la Shoah par balles, dont l’Ukraine a été le principal théâtre et dont Babi Yar reste l’exemple le plus massif.

On verra quelques images du lieu, cette ravine près de la ville, et on verra aussi ce qu’en a fait ensuite le pouvoir soviétique: un procès et un effacement. Ce procès de quelques uns des meurtriers nazis a pour sa part été amplement filmé[1], tout comme les pendaisons qui s’en sont suivies.

Au procès, le témoignage d’une des très rares survivantes du massacre de Babi Yar. | Crédit photo: Dulac Distribution

On y entend notamment le témoignage d’une survivante miraculeusement rescapée, très précise quant au déroulement des événements, comme l’est aussi un jeune SS qui a pris part à la tuerie. Les mots énoncés sont ici non des preuves, mais des traces, qui ont aussi leur place dans ce puzzle fatalement incomplet. Et de même que la rhétorique officielle soviétique aura méthodiquement noyé le génocide des juifs dans l’ensemble des crimes du nazisme, le lieu de Babi Yar sera recouvert par un projet immobilier au début des années 1950, faisant disparaître la quasi-totalité des traces matérielles du meurtre de masse.

Il semble que seule la visite sur les lieux, juste après la retraite allemande, d’une équipe de journalistes américains en novembre 1943 en ait gardé des traces visuelles. Mais il est d’autres sortes de traces: le film accueille ainsi le texte foudroyant, mi-poème funèbre mi-rapport factuel, de Vassili Grossman «Il n’y a plus de Juifs en Ukraine»[2].

Un film pour des spectateurs

Le travail de Loznitsa, cinéaste à part entière travaillant donc aussi bien ce qu’on appelle «fiction», «documentaire», «film essai» ou «film de montage», vise à susciter des émotions et des interrogations en même temps qu’à donner accès à des éléments factuels. Il utilise des méthodes différentes de celles des policiers, des juges d’instruction, des journalistes et des historiens.

Il est évident, mais il faut sans cesse le rappeler, qu’un tel travail est destiné à des spectateurs –des spectateurs d’aujourd’hui–, et que c’est en relation avec ce qui est connu, admis, oublié, rejeté maintenant que sont activés les multiples processus qui constituent la fabrication du film. Ces processus sont discutables, ils sont même faits pour ça: être discutés, au moins dans le for intérieur de chacun.

Les films de Loznitsa sont le contraire des cours d’histoire au sens magistral. Ce sont des outils qui aident à penser et à comprendre.

Il est incontestable que de telles propositions entrent en résonance avec d’autres enjeux que ceux qui ont motivé l’enregistrement de ces images à l’époque où elles ont été tournées. Les films de Loznitsa sont le contraire des cours d’histoire au sens magistral. Ce sont des outils qui aident à penser et à comprendre. Ici, il s’agit par exemple de comprendre la base de l’assentiment d’une large part de la société russe actuelle à la guerre d’agression de Vladimir Poutine, du fait d’une rhétorique s’appuyant sur des documents omniprésents dans la construction des imaginaires des habitants de cette partie du monde depuis 1945.

Mais la versatilité des opinions publiques, les capacités d’adhérer à des idéologies qui sembleront plus tard indéfendables, les violences de masse perpétrées y compris par des quidams, font partie d’éléments de vérité historique et anthropologique plus amples encore, plus que jamais nécessaires.

Un immense projet gigogne

Si Babi Yar. Contexte est un puissant film de suggestions et d’émotions, il fait partie d’un projet bien plus vaste. Annoncé depuis huit ans par le cinéaste, il concerne la capacité de mobiliser un ensemble de ressources documentaires et de fiction pour évoquer de manière plus complète ce que fut le crime de Babi Yar, afin de lui redonner pleinement sa place dans l’Histoire. L’histoire tragique du XXe siècle, de l’Ukraine, des crimes contre l’humanité perpétrés par des membres de cette même humanité et à laquelle appartiennent aussi ceux qui regardent les films.

Ce projet cinématographique participe de ce que Sergei Loznitsa déploie infatigablement depuis vingt-deux ans, au moyen de vingt-cinq films de nature et de format différents. Un immense effort construit à partir des événements et des représentations de l’histoire contemporaine européenne, mais aussi de descriptions critiques des comportements humains.

Il y a clairement une dimension balzacienne dans le projet d’ensemble que met en œuvre ce cinéaste. On y retrouve l’ambition d’une «comédie humaine» au sens total que donnait l’écrivain à cette formule, sauf que le mot «comédie» aurait laissé sa place à un terme nettement plus sombre.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l’émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Lien source : «Babi Yar. Contexte», moment-clé de la tragédie humaine