Ce qu’il manque à la lutte contre le «revenge porn» pour qu’elle soit vraiment efficace

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[Épisode 3] Malgré des progrès notables dans plusieurs pays européens, les affaires de diffusion non consentie d’images à caractère sexuel sont encore insuffisamment prises au sérieux.

Associations et réseaux sociaux travaillent parfois main dans la main. Avec les sites pornographiques, en revanche, aucun contact n'est établi. | 卡晨 via Unsplash
Associations et réseaux sociaux travaillent parfois main dans la main. Avec les sites pornographiques, en revanche, aucun contact n’est établi. | 卡晨 via Unsplash

L’épisode 2 est à lire ici.

Le 15 décembre 2020, la Commission européenne a proposé un texte, le règlement sur les services numériques qui, en s’attaquant à la régulation des contenus en ligne, aurait pu aider les victimes de diffusion non consentie d’images à caractère sexuel. Dans une lettre ouverte intitulée «Don’t look away» («Ne détournez pas le regard»), des activistes d’Irlande, d’Allemagne, de France et d’ailleurs se sont adressées aux législateurs. Elles y demandaient le soutien d’un amendement dédié à responsabiliser les sites pornographiques, où les contenus humiliants, souvent, sont republiés.

L’amendement a tenu jusque dans les dernières discussions. Mais dans la version du texte adoptée en juillet 2022, il avait disparu. «Ça paraît fou, mais personne ne s’est battu pour, déclare l’eurodéputée allemande du groupe des Verts-Alliance libre européenne Alexandra Geese. Les gens, même à haut niveau, ne comprennent pas le degré de violence que ces diffusions représentent pour les femmes.»

Si l’occasion manquée a frustré les expertes du sujet, cela illustre bien l’attention portée au sort des femmes en ligne. Dans l’Europe des Vingt-Huit, en 2015, presque trois femmes sur quatre avaient été exposées à de la violence en ligne, et une sur cinq avait directement subi une forme grave de violence numérique, selon l’ONU. À l’époque, la police et la justice de trois pays sur quatre manquaient de réactions appropriées à ce type de violences, d’après la World Wide Web Foundation.

Des cas «minimisés, banalisés voire moqués» par les gendarmes

Depuis, les choses ont évolué à des rythmes disparates. En France, par exemple, le cyberharcèlement est passible d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende depuis 2014. En 2016, une loi a fait de la diffusion d’images à caractère sexuel un délit passible de deux ans d’emprisonnement et de 60.000 euros d’amende. Et en 2018, un nouveau texte a modifié le code pénal de sorte à ce que toutes les personnes participant à un cyberharcèlement puissent être punies, même si elles n’ont posté que quelques tweets ou commentaires.

«Les lois françaises sont bien écrites, salue aujourd’hui Rachel-Flore Pardo, avocate et cofondatrice de l’association Stop Fisha. Le problème, c’est leur application.» «Trop de victimes ne sont pas du tout prises au sérieux dans les gendarmeries, confirme Justine Atlan, directrice générale de e-enfance. Elles sont très mal accueillies, leurs cas sont minimisés, banalisés voire moqués parce que ça touche à la sexualité, au corps et que ce sont des jeunes filles.»

Comme ils ne sont pas pris au sérieux, les cas sont rarement traités: en 2020, le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure relevait 177 condamnations pour un peu moins de 3.420 cas d’atteintes à la vie privée par diffusion d’images à caractère sexuel. «C’est dommageable pour la reconnaissance des victimes. Ça participe à la banalisation puisqu’on ne risque pas grand-chose.»

«Un État ne peut pas lutter seul contre ce phénomène»

En Norvège, il a fallu que la handballeuse Nora Mørk se batte publiquement afin d’obtenir compensation, en 2018, pour que les textes commencent à aborder le problème correctement. «Si nous étions aux États-Unis, la loi qui est passée après cette affaire ce serait appelée Lex Nora Mørk», illustre le pénaliste John Christian Elden.

Les forces de police, en revanche, ont bien pris la mesure du problème, en particulier lorsqu’il touche des mineurs. Au niveau national, plusieurs dizaines de personnes travaillent pour le service norvégien d’investigation de la criminalité (Kripos) et suivent des affaires de pédocriminalité.

L’une de leurs principales sources est le Centre pour les enfants disparus et exploités, une ONG américaine qui reçoit les signalements des plateformes numériques. Grâce à elle, Kripos identifie les réseaux d’échanges, collabore avec les plateformes pour supprimer le contenu, repère les plus gros diffuseurs… et redistribue l’information aux commissariats régionaux quand ils identifient des victimes norvégiennes.

Au Royaume-Uni, où la juriste Clare MCGlynn a participé à sensibiliser à l’existence d’une «culture de la collection», c’est une autre histoire. La loi est écrite de telle sorte que la victime doit prouver que l’agresseur avait l’intention de lui faire du mal pour espérer le voir poursuivi. Et le Brexit n’arrange rien, pointe la directrice de Revenge Porn Helpline UK, Sophie Mortimer, car il exclut le pays des discussions européennes. «C’est problématique, car un État ne peut pas lutter seul contre ce phénomène. Il faut travailler de manière globale, parce que c’est ce qu’est internet: un réseau mondial.»

Des affaires abandonnées

En cela, l’experte pointe une difficulté majeure de la lutte contre la diffusion non consentie d’images intimes: le phénomène s’étend sur des plateformes installées aux États-Unis, en Chine, en Russie (pour la plupart des réseaux sociaux), en République tchèque, à Malte (pour une partie des plateformes pornographiques)… partout dans le monde.

Cela influe directement sur les enquêtes. Parfois, l’affaire est ainsi abandonnée «parce que l’auteur vit dans un autre pays, parce que le site web est installé dans un autre pays, regrette Mia Landsem, experte en cybersécurité. Le problème, ça n’est pas tant les lois que la possibilité de faire coopérer les pays».

Chez Kripos, le directeur Helge Haugland ne nie pas cela, mais il mentionne des projets de coopération européenne chapeautés par Europol. L’un, en particulier, est axé sur la prévention: les policiers cachent des dossiers parmi les répertoires d’images à caractère pédocriminel qui, s’ils sont ouverts, diffusent un message officiel. «L’idée est de dire “on sait ce que vous faites!”, mais aussi d’envoyer vers une série de liens pour aider la personne.»

À chaque plateforme
ses spécificités

Cette notion de coopération, ajoute-t-il, devrait aussi concerner les entreprises numériques. «Facebook, Snapchat et les autres ont chacun une manière spécifique de communiquer avec nous.» Or, ces particularités ralentissent le travail d’enquête. «Si nous avions une seule manière d’interpeller toutes les entreprises tech, ce serait plus simple, mais pour le moment, ça n’est pas régulé.»

«Nous avons besoin que
les utilisateurs signalent les contenus problématiques: nous alerter,
c’est participer à la sécurité de tous.»

Jacqueline Beauchere, directrice mondiale de la sûreté de Snapchat

Chez Snapchat, la directrice mondiale de la sûreté de la plateforme Jacqueline Beauchere admet toutefois que ces sociétés présentent quelques points communs, ce qui pourrait les pousser à coopérer sur certains points –elles partagent déjà certaines technologies, comme l’outil de détection de vidéos CSAI Match de Google. «Mais la difficulté réside dans le fait que chaque plateforme a ses propres spécificités, auxquelles correspondent leurs politiques et leurs procédures de signalement.» Meta, Reddit, Telegram et Discord, qui ont également été contactés pour cette enquête, n’ont quant à eux pas souhaité répondre.

Il n’y a pas de solution unique pour lutter contre la diffusion non consentie d’images à caractère sexuel, poursuit Jacqueline Beauchere: «C’est un problème sociétal, dans lequel la responsabilité est partagée. C’est pour cela que nous avons besoin de travailler en partenariat avec le reste de l’industrie, avec les organisations civiles, et c’est aussi pourquoi nous avons besoin que les utilisateurs signalent les contenus problématiques: nous alerter, c’est une manière de participer à la sécurité de tous.»

Les sites pornographiques,
bons derniers dans la lutte

Dans de nombreux pays, des associations spécialisées, comme e-enfance, ont établi des partenariats avec elles. «On envoie des signalements aux réseaux, explique Justine Atlan. Quand ils en reçoivent de notre part, ils savent qu’un mineur est concerné, qu’on ne se trompe pas… Nos signalements sont pris dans quasiment 100% des cas.» «Globalement, les entreprises tech sont de bonne volonté sur ces sujets, estime Rachel-Flore Pardo. Mais c’est loin d’être suffisant.»

Avec les sites pornographiques, en revanche, aucun contact n’est établi. Mais puisqu’une grande partie d’entre eux sont installés en Europe, «c’est un problème européen, qui devrait être régulé à échelle européenne», souligne la député Alexandra Geese. De l’avis de tous ceux interrogés dans cette enquête, le niveau européen est aussi le seul qui permettra de mettre la pression suffisante sur tous les acteurs économiques pour qu’ils prennent la problématique à bras le corps.

En attendant, les images qui servent à humilier, elles, restent en ligne. «Or l’enjeu principal, pour les victimes, c’est la prévention de la rediffusion de ces éléments, explique Rachel-Flore Pardo. Et ça, à l’heure actuelle, c’est impossible de le leur garantir.»

Cette enquête a été cofinancée par le Journalism Fund.

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