Comment Bristol, la ville anti-establishment de l’Angleterre, a réagi à la mort d’Elizabeth II

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Symbole de la lutte contre l’establishment et l’injustice sociale, la ville a toujours eu à cœur de développer sa propre identité et de repousser les récits établis, malgré une branche peu glorieuse de son passé.

Des manifestants tiennent des pancartes lors d'une manifestation «Kill The Bill» contre le projet de loi gouvernemental sur la police, la criminalité, la condamnation et les tribunaux, à Bristol, le 30 mars 2021. | Oli Scarff / AFP
Des manifestants tiennent des pancartes lors d’une manifestation «Kill The Bill» contre le projet de loi gouvernemental sur la police, la criminalité, la condamnation et les tribunaux, à Bristol, le 30 mars 2021. | Oli Scarff / AFP

À Bristol (Angleterre).

18h34. À Stokes Croft, épicentre de la vie nocturne de Bristol, des coups de klaxons retentissent: le décès de la reine d’Angleterre, Elizabeth II, vient d’être annoncé par Buckingham Palace. Sur le pas de la porte de son épicerie, Malcolm contemple le spectacle avant de porter son regard vers le ciel pluvieux. «Quel temps de chien!», assène-t-il, avant de libérer le passage pour nous laisser entrer.

Quand on lui répond, en plaisantant, qu’il y a sûrement un lien entre la météo désastreuse et la mort de la reine, il maugrée. «Tsss, you French…» On lui demande alors, plus sérieusement, ce qu’il a ressenti en apprenant la nouvelle: «Oh tu sais, sweetheart, j’ai jamais eu besoin d’elle!»

Depuis le début de l’après-midi, la rumeur enflait. Alertés par l’état préoccupant de la souveraine, les membres de la famille royale se rassemblaient, tandis que sur la BBC, les journalistes enfilaient leurs costumes noirs. Dans le centre de Bristol, un homme d’une quarantaine d’années à qui nous demandons quel rapport il entretient avec la monarchie nous envoie balader devant Sainsbury’s: «Qu’Elizabeth soit morte ou vivante, il faut bien que j’achète à manger!» Jenny, 17 ans, teinture rose et T-shirt de Nirvana, répond simplement n’en avoir «rien à foutre».

Peu de temps avant, à Clifton, le quartier posh du nord de la ville où se succèdent les maisons à l’architecture géorgienne, on rencontrait Victoria, 52 ans, qui nous faisait part de son inquiétude, avant de nuancer: «Mais bon, quelle vie

Quand dans la presse française, on lit que le Royaume-Uni pleure Elizabeth II, à Bristol, visiblement, l’émotion est moins vive que dans le reste du pays. Ainsi, seules quelques fleurs ornaient le parvis de la cathédrale au matin du vendredi 9 septembre.

Lutte (discrète) contre l’establishment

Bristol cultive son ambivalence: à la fois trop proche et trop éloignée de la capitale, la ville revendique son caractère multiculturel, développe sa propre identité et en repousse les récits établis: «Banksy n’est pas sorti de nulle part, ce n’est pas un hasard s’il vient d’ici», fait remarquer le sociologue David Goldblatt dans le Guardian.

Le street-artist sans visage a fait ses premières armes dans cette ville du Sud-Ouest de l’Angleterre. Depuis, il sévit à coup de pochoirs sur les murs du monde entier pour déployer une œuvre satirique, comme en 2003, où il représentait Elizabeth II sous la forme d’un chimpanzé dans Monkey Queen.

En 2012, Incwel raille la reine à l’occasion de son jubilé de diamant. Il l’affuble de l’éclair d’Aladdin Sane, le personnage fictif de David Bowie. Amusant quand on sait que le musicien né à Londres a refusé, à deux reprises, d’être honoré par la monarchie.

L’œuvre, toujours visible sur Park Row, est l’un des reflets de l’identité unique et hors système de Bristol, une cité en lutte discrète, mais constante, contre l’establishment. Un esprit indocile visible également lors des élections. Le 23 juin 2016, 51,89% des électeurs britanniques votent en faveur du retrait de leur pays de l’Union européenne, mais Bristol se démarque et se prononce à 61,7% en faveur d’un maintien. Il s’agit du score le plus élevé parmi les dix plus grandes villes d’Angleterre, capitale comprise.

Le graffiti représentant la reine avec l’éclair de David Bowie est un reflet de l’identité de Bristol. | 500 px (Martine Df) via Wikimedia Commons

Dans l’essai En dehors de la zone de confort–De Massive Attack à Banksy, l’historien Edson Burton explique à la journaliste Mélissa Chemam: «Les Bristoliens sont connus pour savoir aller au-delà de la culture civique, de la politesse anglaise traditionnelle. Tout ce pour quoi Bristol est connue aujourd’hui, sa contre-culture, sa musique, vient de ce mouvement contre l’autorité.»

La preuve avec Grantley «Daddy G» Marshall de Massive Attack, groupe connu pour son engagement politique. Le samedi 10 septembre, le musicien a exprimé, sur Instagram, son indignation face à l’émotion suscitée par la mort de la Reine. Dans une story, il relaie une caricature de Peter Harris et Lee Perry, où l’on peut lire «Old Witch» [«vieille sorcière»]. Publiée, à l’origine, par Dominic Sotgiu, le manager du label britannique de reggae Blood and Fire, écrit en commentaire: «Pourquoi les gens sont-ils tristes? Elle est à la tête d’un groupe d’élite qui vivent dans un luxe absolu financé par le viol, le pillage, le vol, le meurtre de nations au nom de l’empire depuis des siècles.»

Une défiance par rapport au pouvoir qui se fonde sur son histoire, puisqu’il faut l’écrire: Bristol porte en elle un passé trouble.

Passé colonial

Avec son port, la ville devient, au XVIIe siècle, un point stratégique pour l’Angleterre conquérante. Rapidement, elle s’impose comme l’une des plateformes principales du commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique, les Antilles et l’Amérique. Jusqu’en 1807, date d’abolition de l’esclavage au Royaume-Uni, la ville s’enrichit avec le trafic d’esclaves par l’intermédiaire d’un homme, Edward Colston, qui aurait vendu 100.000 personnes dans les Caraïbes et aux Amériques, avant de soutenir financièrement le développement de Bristol.

Longtemps considéré comme un philanthrope, sa statue fut déboulonnée et jetée à l’eau, en juin 2020, pour être remplacée par celle de Jen Reid, une manifestante du mouvement Black Lives Matter. Les lettres qui ornaient l’auditorium portant son nom ont été enlevées; les écoles et les rues le célébrant, renommées. Trois siècles auparavant, déjà, les membres de l’Église anglicane furent les premiers à militer pour l’abolition de l’esclavage.

Si la ville porte encore les marques de son passé colonial, une partie de la population s’est toujours illustrée par sa capacité de rébellion face à l’injustice sociale. Le chercheur en histoire James Watts rappelle, sur le site de la BBC, qu’à Bristol, «protester est une donnée profondément inscrite dans [l]a généalogie».

De l’émeute du pont de Bristol de 1793 contre les péages locaux, aux Old Market riots en 1932 en réaction à la baisse de 10% des allocations chômage par le gouvernement, les citoyens ont toujours été prêts à s’exprimer et à faire valoir leur point de vue. Nouvelle démonstration le 2 avril 1980. Ce jour-là, la police, à la recherche de drogues, effectue un raid au Black and White Café. Aussitôt, un attroupement se forme près de ce lieu fréquenté par la jeunesse afro-caribéenne.

Au cours des années Thatcher, les jeunes de cette enclave antillaise étaient sans cesse harcelés par la police qui se référait à un article du très archaïque Vagrancy Act de 1824 pour interpeller, fouiller et arrêter tout individu suspecté d’avoir l’intention de commettre un délit. Mais cette fois, c’en est trop. À l’instant où les policiers embarquent les suspects, les témoins, noirs comme blancs, exténués, leur jettent des bouteilles et des briques. La police réplique à coup de matraques.

Des heures durant, les forces de l’ordre et la population s’affrontent, sur fond d’allégations, de bavures et de racisme. Au total, 134 personnes sont arrêtées: quatre-vingt-huit Noirs et quarante-six Blancs. La solidarité constitue le trésor de Saint Paul, ce quartier de Bristol qui a vu débarquer la première vague d’immigrants dans les années 1950.

«Divisée par quartier et par classe»

Flashback. Le Royaume-Uni, vainqueur, ne s’est pas sorti indemne de la Seconde Guerre mondiale. Les pertes sont considérables: plus de 450.000 hommes sont morts au combat et les bombardements des forces de l’Axe ont détruit de nombreuses villes et infrastructures.

Comme le manque de main-d’œuvre est massif, le gouvernement lance un appel pour participer à l’effort de reconstruction. Des hommes venus des Caraïbes affluent, les mariages mixtes se répandent, les cultures antillaises et britanniques infusent. Ils constituent ce que l’on nomme aujourd’hui la «génération Windrush», référence au navire Empire Windrush, arrivé le 22 juin 1948 au port de Tilbury, près de Londres. À son bord, 492 immigrés originaires de la Jamaïque et de Trinidad-et-Tobago qui embarquent après l’adoption du British Nationality Act, conférant la nationalité britannique à l’ensemble des citoyens de l’empire.

«Bristol a développé sa culture “Do It Yourself” venue du punk, faite de défiance par rapport au pouvoir.»

Edson Burton, historien

Mais voilà, au début des années 1970, le gouvernement miné par un déclin économique qu’il ne parvient pas à endiguer, adopte une série de lois pour réduire les flux migratoires, dont l’Immigration Act, voté en 1971 et entré en vigueur deux ans plus tard. «Dans les années 1970, Bristol était une ville divisée par quartier, par classe. Les gens n’aiment pas en parler, mais pourtant, c’était le cas», rappelle à Huck Magazine Richard King, spécialiste de musique britannique qui a travaillé chez Revolver, le disquaire mythique de la ville.

Des groupes s’organisent en conséquence pour lutter contre le racisme au Royaume-Uni, comme la Gloucestershire West Indian Association, créée en 1962, ou les British Black Panthers, mouvement fondé en 1968 par des immigrés afro-caribéens, dont faisait partie le poète Linton Kwesi Johnson.

L’historien Edson Burton explique, toujours dans l’essai de Mélissa Chemam, qu’il «ne faut pas avoir une vision trop romantique du caractère socialement mélangé de la ville, mais c’est vrai qu’elle a acquis des valeurs de qualité de relations humaines via cette histoire. […] Bristol a ainsi développé sa culture “Do It Yourself” venue du punk, faite de défiance par rapport au pouvoir, de fragmentation et de l’importance donnée à un esprit outsider, hors des sentiers battus».

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