Comment le FSB a gangréné la vie politique moldave

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Différents documents du service des renseignements russe montrent comment la Russie étend son influence dans l’ancienne république soviétique pays. Plongée dans une de ces guerres hybrides que le Kremlin mène depuis des années.

Les présidents moldave, Igor Dodon, et russe, Vladimir Poutine, au Kremlin, à Moscou, le 7 septembre 2019. | Kirill Kudryavtsev / AFP
 
Les présidents moldave, Igor Dodon, et russe, Vladimir Poutine, au Kremlin, à Moscou, le 7 septembre 2019. | Kirill Kudryavtsev / AFP
 

La scène, filmée, se passe dans un restaurant de Moscou, le 30 mai 2017. Les murs, les rideaux, tout se confond dans une même teinte jaunâtre. Le seul contraste est prodigué par des ballons de baudruche aux couleurs de la Russie. La table est couverte de corbeilles de fruits, d’assiettes de charcuterie. Un buffet froid. Les convives ont bu et continuent de boire.

Un homme se tient au milieu des célébrations. Dmitri Milioutine a la barbe hirsute, des cheveux en bataille, mais rien qui ne dépareille vraiment: ce n’est définitivement pas le genre d’homme que l’on remarque d’emblée. Dmitri empoigne un micro et pousse la chansonnette. «Elle est toujours la même Moscovite qu’avant», chante-t-il, ivre et faux. Général du FSB, directeur adjoint du 5e service, il fête ses 50 ans.

«Nous menons un
jeu politique subtil»

Les toasts en son honneur se suivent. Si la femme de Dmitri voit en lui «un amant passionné, un mari fidèle, un romantique incorrigible et un vrai stratège», le reste de l’assemblée le connaît différemment. Un homme imposant –Valery Solokha, un agent du 5e service, en charge des opérations en Moldavie– déclare: «Je suis partisan des opérations musclées: deux kalachnikovs, au tournant d’une route… Mais non. Nous, nous menons un jeu politique subtil.»

Il lève son verre et ajoute: «Dmitri, pour cet esprit rebelle que je comprends, mais que tout le monde n’aime pas, nous couvrons tes arrières comme des soldats. Tu peux aller jusqu’au bout avec nous. La vérité est que ces gars du FSB ont oublié les jeux politiques subtils.» Dmitri Milioutine prend Valery Solokha dans ses bras. Suit un autre convive, pas du métier cette fois: Alexandre Karachunsky, un oncologue, qui sait tout de même reconnaître les talents de son ami: «Quand je regarde avec admiration les actualités en Syrie, quelques fois aussi en Ukraine, dans le Donbass, alors je pense que c’est bien [les conséquences] de ta poigne de fer Dmitri.»

Puis, le médecin de saluer l’assemblée: «Buvons au nom de la mère patrie! Et quand je dis “mère patrie”, je veux dire tout le territoire de l’URSS, pas seulement la Russie.» Quand vient le tour de Dmitri, il revient, visiblement ému, sur ces mots: «La mère patrie selon les frontières de l’URSS… Je n’oublierai probablement pas ça. Et je ne me contenterai pas de ne pas oublier: c’est là le but de ma vie.»

Fonctionnement du 5e service: l’exemple de la Moldavie

Anciennement nommé «service de l’information opérationnelle et des relations internationales», le 5e service est un département du FSB qui opère à l’étranger. Dmitri Milioutine est notamment en charge de la région moldave. Créé en 1992, afin de contourner un traité de non espionnage entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques, l’importance du service suit étroitement l’ascension de Vladimir Poutine et la concentration des pouvoirs.

En 2004, le maître du Kremlin réforme en profondeur le FSB et augmente la portée du service. En 2009, Sergueï Besseda, un proche du président russe depuis Saint-Pétersbourg et les années 1990, est nommé à sa tête. En 2013, le service voit s’ajouter des «conseillers politiques», agents en charge de conseiller et recruter des alliés dans des pays étrangers, à ses effectifs. Les moyens et l’objectif semblent clairs, comme vulgarisés à l’anniversaire de Dmitri Milioutine en 2017: «un jeu politique subtil» visant à rendre à la «mère patrie» «les frontières de l’URSS».

C’est en Moldavie que l’on peut réellement comprendre comment le 5e service a fonctionné et fonctionne toujours –de multiples documents du FSB ont été révélés par les services de renseignement américain, ukrainien et moldave, après les sanctions du département américain du Trésor, le 26 octobre, contre des agents russes impliqués en Moldavie. C’est avec Igor Dodon, président moldave entre 2016 et 2020, que l’influence russe s’y est le plus consolidée ces dernières années.

Un président prorusse exemplaire

Assigné à résidence en mai dernier, accusé de trahison et de corruption, Igor Dodon a été un prorusse exemplaire: opposé à une adhésion à l’Union européenne (UE), il a promu l’union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan; alors que la Transnistrie est entre les mains de séparatistes prorusses depuis 1992, il a voulu instaurer une fédéralisation qui reviendrait à reconnaître l’exceptionnalisme promu par les séparatistes. Il y a ce qu’Igor Dodon a voulu mettre en place, ce qu’il est parvenu à faire, et ses motivations –autant dire, ses soutiens.

«En 2021, des conseillers politiques liés au FSB ont proposé d’utiliser le ministère russe de l’Intérieur pour localiser les citoyens moldaves vivant en Russie et les convaincre de voter.»

Le département américain du Trésor

D’après le département américain du Trésor, trois agents, ou proches, du FSB «ont travaillé comme conseillers de l’ancien président moldave Igor Dodon pendant l’élection présidentielle moldave de 2020. Au cours de la campagne, les consultants russes ont également rencontré un grand nombre de membres du Parti des socialistes de la république de Moldavie [PSRM, le parti d’Igor Dodon, ndlr]. Lors de ces réunions, [ils] ont fait pression sur les membres supérieurs du PSRM pour qu’ils acceptent leur aide et leurs conseils, en promettant qu’ils pèseraient favorablement auprès de l’administration présidentielle russe en ce qui concerne les demandes d’aide du gouvernement moldave.»

Le Trésor américain a aujourd’hui placé ces conseillers sous sanctions. Logiquement, le FSB aurait aussi soutenu l’ex-président moldave sur le sol russe: «En 2021, des conseillers politiques liés au FSB ont proposé d’utiliser le ministère russe de l’Intérieur pour localiser les citoyens moldaves vivant en Russie et les convaincre de voter.»

Plusieurs photos et vidéos, dévoilées par le média d’investigation Rise Moldova, confirment la présence de ces agents du FSB dans les locaux du parti d’Igor Dodon, en 2019 et 2020. Autre coïncidence troublante que cette visite à Chișinău, en Moldavie, du chef adjoint du 5e service, Dmitri Milioutine, en personne. Nous sommes alors le 25 décembre 2016 et Igor Dodon vient d’être élu président de la Moldavie.

Gros sous et déception

Qui dit implication du FSB dans la vie politique d’un pays dit également soutien financier. Fils de l’ancien procureur général de la Russie, très proche du Kremlin, Igor Chayka a opéré de multiples transferts d’argent entre Business Russia, dont il est le représentant en Moldavie, et Moldovan-Russian Business Alliance, une organisation créée le 30 juin 2021 par Igor Dodon lui-même.

D’après Rise Moldava et Dossier Center, près de 320.000 dollars (305.000 euros) auraient ainsi suivi ce circuit jusqu’à mai 2022. Certains virements coïncident même avec des déclarations prorusses d’Igor Dodon: le 5 octobre 2021, son organisation a reçu 45.000 dollars; le même jour, l’ex-président moldave déclare que «les diplomates occidentaux [tentent] de mettre sous pression la justice moldave». Igor Chayka, l’homme qui arrange ces transferts d’argent, a lui aussi été aussi placé sous sanctions par le département américain du Trésor.

Mais la guerre en Ukraine a perturbé «les jeux subtils» du FSB. Dans un document leaké par Dossier Center, on peut lire comment les services secrets russes ont voulu réadapter leur stratégie dans ce petit pays à la frontière d’une Ukraine désormais en guerre. Conçu en juin 2022 comme une analyse et un plan d’action, pour un usage évidemment interne, ce document commence par rappeler la géographie, l’économie et la sociologie de la Moldavie, mais aussi son personnel politique et comment chacun est perçu.

L’ancien favori de la Russie, Igor Dodon, semble notamment avoir perdu en crédit: «relâchement et négligence des responsables du [parti d’Igor Dodon] chargés de mener les campagnes électorales», y lit-on. Ilan Short, un oligarque moldave prorusse, semble lui avoir les faveurs des services de renseignement, du fait d’une «capacité financière considérable» et alors que «les autres formations politiques du pays ne disposent pas d’un potentiel important pour les prochaines élections».

Des manifestants rémunérés

La partie du document la plus incisive conçoit différentes stratégies de déstabilisation. Parmi les «scénarios» exclus, on trouve celui d’une invasion militaire de la Moldavie –risque de résistance moldave et d’«aboiements hystériques des Occidentaux»–, et celui d’une sécession de la Transnistrie, région séparatiste prorusse de la Moldavie. D’après le FSB, cette sécession entraînerait, sur «le long terme», une rupture définitive de la Moldavie avec la Russie, puis son alignement définitif avec l’Occident. Le scénario qui semble donc primé est celui d’une subversion de la Moldavie par la propagande et l’action politique.

Deux mois après la conception de ce document, des manifestations ont commencé à prendre place en Moldavie. Les récriminations portent systématiquement sur les mêmes points: il faut que le pays cesse de s’opposer à Moscou, seul le gaz russe peut améliorer la situation moldave. La demande des manifestants est clairement formulée: la présidente actuelle, la pro-européenne Maia Sandu, doit démissionner.

Il a aujourd’hui été démontré que ces manifestants sont payés, acheminés de toute de la Moldavie par des bus et spécialement préparés pour l’occasion. Un seul et même parti d’opposition encadre ces marches. Un parti qui porte le nom d’un homme: Ilan Shor, l’homme que le FSB avait choisi comme nouvel avatar en Moldavie. À la théorie succède la pratique. Le jeu russe a finalement su garder toute sa subtilité.

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