«Je baise en dormant»: la sexsomnie, trouble évoqué par le YouTubeur Léo Grasset accusé de viol

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Visé par une enquête pour viol, alors qu’il faisait déjà l’objet d’une enquête préliminaire pour des faits de harcèlement sexuel, le vidéaste star s’est défendu en affirmant souffrir d’une forme particulière de somnambulisme.

La sexsomnie peut prendre plusieurs formes, allant de simples propos sexuels ou d'actes de masturbation à un viol. Les patients ne gardent aucun souvenir de ces épisodes. | Ron Lach via Pexels
La sexsomnie peut prendre plusieurs formes, allant de simples propos sexuels ou d’actes de masturbation à un viol. Les patients ne gardent aucun souvenir de ces épisodes. | Ron Lach via Pexels

Léo Grasset est dans la tourmente. Star de YouTube –sa chaîne de vulgarisation scientifique, «DirtyBiology», compte 1,2 million d’abonnés–, il est accusé d’agression sexuelle par plusieurs jeunes femmes, qui ont témoigné auprès de Mediapart dans un article publié le 23 juin dernier.

Cela a débouché sur une procédure judiciaire: le 29 novembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour viol, après le dépôt de plainte d’une étudiante de 22 ans. De son côté, le jeune homme dément fermement et clame son innocence. Avec le placement en garde à vue de Norman Thavaud, l’un des YouTubeurs français les plus populaires, dans le cadre d’une enquête pour viols et corruption de mineurs lundi 5 décembre, on fait actuellement face à un véritable «#MeToo de YouTube».

Comme le rapporte Mediapart, le YouTubeur s’est défendu en disant être victime de sexsomnie, une forme de somnambulisme sexuel. Le média d’investigation précise qu’à l’une des femmes qui l’accusent, «Léo Grasset écrit, le 30 juillet 2018 sur Messenger: “Je baise en dormant, des fois. […] Quand je suis dans cet état-là, j’suis un peu animal. […] Quand je suis éveillé, je fais vachement attention à l’autre […], alors que quand je dors, je m’en baleeeeeeeek.”».

Il n’est pas le premier à utiliser cet argument. En juin 2022, dans le Tarn, un homme accusé d’agression sexuelle sur une mineure de moins de 15 ans avait lui aussi plaidé cette pathologie pour sa défense. Le tribunal n’a pas retenu cette option, il a été condamné à de la prison ferme. Mais ce n’a pas été toujours été le cas: dans d’autres affaires, l’accusé a été relaxé. Alors qu’est-ce que la sexsomnie? Et ce trouble peut-il expliquer des agressions sexuelles?

Les parasomnies, quand
le sommeil prend vie

La sexsomnie fait partie des parasomnies, soit les comportements anormaux pendant que nous dormons. Elles sont très fréquentes durant l’enfance, quand le sommeil est plus instable –notamment avec des terreurs nocturnes ou du somnambulisme–, mais elles peuvent persister, ou même apparaître à l’âge adulte sous des formes diverses.

Le fait de parler en dormant –ou somniloquie– est la parasomnie la plus courante: 66,8% des adultes l’ont déjà expérimenté et 6% le vivent au moins une fois par semaine. En plus d’être très bavardes, les personnes s’exprimant pendant la nuit sont plus vulgaires et plus désinhibées que lorsqu’elles sont éveillées: une large étude publiée dans la revue Sleep en 2017 établit que presque 10% des somniloquies contenaient des injures ou des obscénités. Le mot «putain» a notamment a été utilisé 800 fois plus souvent durant une somniloquie que pendant l’état de veille.

Des troubles alimentaires du sommeil –soit le fait de manger en dormant– sont également survenus au moins une fois chez 4,5% de la population générale. Dans son livre Une fenêtre sur les rêves, la professeure Isabelle Arnulf, neurologue et spécialiste du sommeil à la Pitié-Salpêtrière, rapporte ainsi le cas d’une patiente, réveillée par le bruit et les étincelles de son micro-ondes, dans lequel elle avait placé un CD tartiné de fromage râpé. Et celui d’une autre, sortie brutalement de son sommeil en se cassant deux dents sur un steak congelé qu’elle était en train de dévorer.

Parler, manger, marcher… Les parasomnies peuvent reproduire presque tous les actes de la vie éveillée, y compris certaines opérations complexes comme faire le ménage ou conduire une voiture. La sexsomnie en est seulement une parmi d’autres, à ceci près qu’elle peut entraîner des agressions sexuelles et des conséquences médico-légales graves.

Un mari repoussé à l’aide d’un Taser

«Ma vie est foutue.» Lorsque je vois François-Xavier* pour la première fois en consultation, il se met à pleurer. Le jeune chef d’entreprise de 30 ans, en couple depuis des années, a agressé sexuellement sa compagne en pleine nuit à plusieurs reprises ces dernières semaines, avec des actes de pénétration. Elle le décrit comme anormalement violent; lui ne se souvient de rien. Seuls les coups qu’elle lui porte pour se défendre le réveillent. «On devait se marier bientôt. Depuis, elle a peur de se retrouver dans le même lit que moi», soupire-t-il. Chez ce patient, des dettes de sommeil répétées et la prise de médicaments pour dormir étaient la cause de sa sexsomnie.

La sexsomnie, touchant majoritairement des hommes et apparaissant généralement entre 26 et 33 ans, concernerait 15% des patients présentant aussi des terreurs nocturnes ou du somnambulisme. Elle peut prendre plusieurs formes, allant de simples propos sexuels ou d’actes de masturbation à un viol. Les patients ne gardent aucun souvenir de ces épisodes.

Souvent, les témoins –qui en sont parfois les victimes– précisent que le patient n’a pas la même attitude sexuelle qu’habituellement: il est plus passionné, plus agressif ou plus cru. La professeure Arnulf rapporte ainsi le cas de ce couple désemparé, souhaitant acheter un Taser pour repousser les assauts brutaux du mari, que les cris et coups de sa femme ne suffisent pas à calmer.

La drogue, l’alcool, les somnifères et la fatigue n’aident pas

De nombreuses parasomnies –comme la sexsomnie– surviennent lors d’éveils brutaux en sommeil lent profond. Dans cette phase, une partie du cerveau est profondément endormie, ce qui fait que le patient ne se souvient pas de ses actes et qu’il peut-être confus, mais d’autres s’activent afin d’accomplir ce comportement anormal.

La prise d’alcool ou de drogue peut favoriser la survenue de parasomnies et donc de sexsomnie. Mais c’est aussi le cas de somnifères très courants et pourvoyeurs de confusion comme le Zolpidem. Une dette de sommeil augmentera également le sommeil lent profond et donc la probabilité de faire une parasomnie, comme tout ce qui peut réveiller la personne durant cette phase, à l’instar des apnées du sommeil. La prise en charge commence donc en écartant les facteurs favorisants, avant d’envisager des traitements médicamenteux adaptés.

L’importance d’un examen approfondi

Pour distinguer un violeur d’un sexsomniaque –qui, lui, est jugé irresponsable devant le tribunal–, il est donc nécessaire d’avoir recours à l’expertise d’un spécialiste, et de réaliser des enregistrements du sommeil en laboratoire spécialisé.

La défense a déjà plaidé la sexsomnie à plusieurs reprises lors de procès pour viol, parfois sur des mineurs. Certains accusés ont été condamnés, l’expertise ne mettant pas en évidence de trouble du sommeil; d’autres ont été acquittés après un examen approfondi (polysomnographie, caméra infrarouge) et des tests d’alcoolisation, ou de privation de sommeil. L’examen psychiatrique et neurologique est d’une importance capitale. Toute une série d’éléments sont à prendre en compte lors de l’expertise à la fois clinique, biographique et technique pour faire la différence entre un violeur et un sexsomniaque.

Il est tout a fait possible qu’une sexsomnie débouche sur une agression sexuelle voire sur un viol, et cela pose un certain nombre des questions concernant la médecine légale et aux tribunaux. Mais il faut pouvoir le prouver avec des arguments tangibles, dont une expertise et un enregistrement du sommeil allant dans ce sens. Reste à savoir comment Léo Grasset compte préparer sa défense.

*Le prénom a été changé

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