Le mystère Richey Edwards, guitariste des Manic Street Preachers, disparu sans laisser de traces

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​Le 1er février 1995, le membre du groupe gallois s’enfuyait de sa chambre d’hôtel londonienne en voiture, pour ne plus jamais réapparaître. Un mystère aussi épais que fascinant, toujours non résolu.​

Richey Edwards lors d'une interview accordée pour l'émission musicale «Raw Power», en 1992. | capture d'écran Nolan G via YouTube
Richey Edwards lors d’une interview accordée pour l’émission musicale «Raw Power», en 1992. | capture d’écran Nolan G via YouTube

Lors de son inauguration en 1966, le Severn Bridge était une fierté architecturale locale. Long de 1,6 kilomètre, il a permis de relier directement l’Angleterre au pays de Galles et de désengorger la ville de Gloucester, qui était jusque-là un carrefour incontournable. Mais trente ans plus tard, le Severn Bridge a perdu de sa superbe: un autre pont, mesurant plus de 5 kilomètres et nommé Pont du Prince de Galles, a vu le jour à quelques encablures.

C’est aux abords du géant vaincu que la police locale a fait une découverte saisissante le 17 février 1995. Une voiture abandonnée, dont s’est très vraisemblablement servi un certain Richard James Edwards, 27 ans, est retrouvée avec à l’intérieur des photos de famille de ce dernier. La batterie est à plat, mais depuis peu de temps.

Le problème, c’est que Richard James Edwards est porté disparu depuis le 1er février, soit depuis seize jours. Les pressions pour le retrouver se font sentir, et pour cause: celui que tout le monde appelle Richey est le guitariste du groupe gallois Manic Street Preachers.

Un dernier concert anarchique

Formé en 1988 à Blackwood, petite ville industrielle galloise, le groupe est devenu une sensation grâce à un premier single, «Suicide Alley». Alors trio, la formation devient un quatuor avec l’arrivée de Richey Edwards à la guitare. Celui qui fut d’abord un roadie et un fan de la formation en devient alors membre à part entière. L’esthétique est résolument punk, désireuse de raviver le genre dans une Grande-Bretagne foncièrement tournée vers des sonorités plus sophistiquées ou électroniques. Dans le rock d’alors, ils font tache, dans le bon sens du terme.

Ils sont frontaux, n’hésitant pas à attaquer frontalement d’autres artistes dans leur premier EP, New Art Riot, paru en 1990, à la suite duquel Richey Edwards déclare: «On en a juste plein le dos de voir tant de laideur. Tout le monde sait que la vie est affreuse, mais il me semble que tous les groupes d’aujourd’hui veuillent la dépeindre.» Les Manic Street Preachers connaissent autant de succès underground que de scandales. Un cocktail qui leur apporte la notoriété et une signature au sein de la major Sony Music UK, plus précisément sur le label Columbia. Les chevaux sont lâchés.

Entre 1990 et 1994, les Manic Street Preachers suivent une trajectoire que le rock ne connaît que trop bien. Férocement influencés par The Clash, les quatre Gallois passent des paroles mélancoliques, désabusées, aux brûlots politiques. Ils se cherchent quelque peu, paraissent parfois perdus au milieu des mutations du son rock d’alors. La critique n’est pas tendre avec eux, mais le public suit. Et pas qu’un peu.

Ces événements l’auraient-ils poussé à l’isolement, voire au suicide?

En 1994, après la sortie de leur troisième album The Holy Bible, ils s’apprêtent à atteindre des sommets de popularité. Mais Richey Edwards, lui, alterne entre les épisodes dépressifs, ses problèmes d’anorexie, des automutilations et les traitements médicamenteux. La presse spécialisée en fait ses choux gras depuis des mois. Lorsque le groupe se présente pour jouer trois soirs de suite à l’Astoria de Londres, il dévoile un guitariste hagard, maigre au possible.

L’état de santé de Richey Edwards est alarmant, cette fois, personne ne peut en douter. Le groupe retourne le lieu en bonne et due forme, saccage le matériel lors du dernier concert donné le 21 décembre, et quitte la scène. Ce sera la dernière apparition publique d’Edwards.

Un retrait et des lectures mystérieuses

Quelques semaines plus tard, le groupe se retrouve à Londres pour une série de répétitions qui doivent déboucher sur des ébauches d’enregistrements. Richey Edwards semble aller beaucoup mieux. Il séjourne à l’Embassy Hotel avec James Dean Bradfield, le chanteur, et pour cause: le 1er février, ils doivent partir tous les deux donner une série d’interviews aux États-Unis. Mais Richey ne se présente pas au rendez-vous donné dans le hall de l’établissement.

Très vite, ses amis et collaborateurs partent à sa recherche. Dans sa chambre, ils ne trouvent ni Richey, ni le moindre indice expliquant clairement où il aurait pu se rendre. Ils comprennent cependant qu’il a quitté l’hôtel tôt le matin, puis qu’il est parti en voiture. Où? Excellente question. La police comprend rapidement qu’il est repassé par son appartement de Cardiff, pour ensuite reprendre la route. Ensuite, plus rien.

Certains touristes britanniques jurent l’avoir aperçu à Goa en Inde, ou aux Canaries.

Pendant deux semaines, ses proches, aidés des autorités, tentent de donner du sens à ses dernières actions, cherchent des indices en se souvenant de ses agissements les jours précédant son envol. Un retrait de 200 livres (230 euros selon le cours actuel) en liquide, des poèmes équivoques, des lectures mystérieuses… Certains voient en ces petits cailloux une fascination pour les disparitions historiques.

Et puis, il y a ce jour du 14 janvier 1995, deux semaines avant que Richey Edwards ne se volatilise. Il se rend chez ses parents, les prend plusieurs fois en photo, chose qu’il ne faisait presque jamais, va chez le coiffeur pour se faire raser le crâne. Il apprend aussi la mort de son chien fidèle. Ces événements l’auraient-ils poussé à l’isolement, voire au suicide?

Légalement présumé mort

Le 7 février, un chauffeur de taxi explique à la police avoir récupéré Richey Edwards le jour de sa disparition au King’s Hotel de Cardiff. Le guitariste lui aurait demandé de l’emmener à Blackwood, la ville d’origine des Manic Street Preachers. Finalement, ils seraient allés à la gare de Pontypool. Le chauffeur aurait empoché la somme de 68 livres (78 euros) due pour la course, avant de laisser le musicien à cet endroit.

Dix jours plus tard, la voiture que Richey Edwards aurait probablement utilisée ensuite est retrouvée près du Severn Bridge. Un lieu tristement célèbre en raison du nombre de personnes qui en ont sauté afin d’en terminer avec la vie. Richey aurait-il ajouté son nom à cette longue liste? C’est l’hypothèse la plus probable. Mais ses proches, dont sa sœur Rachel, n’y croient pas un instant. Ils continuent de chercher et trouvent des éléments contradictoires, voire très intrigants.

Lorsque Leon Noakes, coauteur avec Sara Hawys Roberts du livre Withdraw Traces – Searching For The Truth About Richey Manic (sorti en 2019), est retourné enquêter au pays de Galles sur cette disparition, il s’est aperçu que bien des résidents des environs de Blackwood étaient persuadés que Richey Edwards était parti vivre dans un kibboutz en Israël. Il est vrai que le musicien s’était rendu plusieurs fois dans l’État hébreu les années précédant son départ de l’Embassy Hotel.

Certains touristes britanniques jurent l’avoir aperçu à Goa en Inde, ou aux Canaries, plus précisément sur l’île Fuerteventura. Mais pour les autorités, Richey Edwards est légalement présumé mort depuis 2008. Peut-être réapparaîtra-t-il, peut-être saura-t-on ce qu’il est réellement devenu, peut-être apprendra-t-on qu’il a sauté du Severn Bridge, comme tant d’autres avant ou après lui. Dans tous les cas, la moindre découverte fera office de résurrection.

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