«Le Serment de Pamfir» et «Amsterdam»: fragilité des passages en force

Temps de lecture : 5 min

Bien que très différents, le thriller de l’Ukrainien Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk et la comédie noire de l’Américain David O.Russell mobilisent des ressources de mise en scène comparables, avec des résultats similaires.

Au début du Serment de Pamfir, l'impressionnant costume d'un carnaval venu du fonds des âges, toujours actuel. | Condor Films
Au début du Serment de Pamfir, l’impressionnant costume d’un carnaval venu du fonds des âges, toujours actuel. | Condor Films

S’ils ne sortaient pas sur les écrans au même moment, nul n’aurait l’idée de rapprocher le premier film de l’Ukrainien Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk et la nouvelle réalisation du marginal hollywoodien David O. Russell. Au-delà de leurs différences, considérables, et indépendamment de l’enthousiasme, modéré, que chacun est susceptible d’inspirer, l’un et l’autre mobilisent des ressorts étonnamment voisins et significatifs.

La sombre fantaisie historique sur fond de montée du fascisme aux États-Unis dans les années 1930 et le thriller villageois dans une zone multiethnique à la frontière de l’Ukraine et de la Roumanie mobilisent le même type d’énergie: intensification des présences physiques, amplification de tous les signes, typage des personnages, passage en force de tous les affects.

Et dans les deux cas, un écart dans le temps donne un écho à l’actualité. C’est assurément l’objectif délibéré de Russell, qui rappelle la très réelle tentation nazie d’une partie des élites et du grand patronat aux États-Unis dans les années 1930, arrière-plan historique de la montée d’un populisme violent aujourd’hui. Que le film sorte quelques jours après le rachat de Twitter par Elon Musk, qui promet de faire du réseau un terrain de libre expression pour tous les complotismes radicaux, ne fait que renforcer l’actualité de cette évocation.

Bien moindre, et involontaire, l’écart temporel qui travaille Pamfir n’en est pas moins suggestif. Écrit et tourné avant l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine en février dernier, il témoigne d’une relation au territoire, à l’imaginaire, aux rapports humains très différents de ce qu’est devenu le pays dans les représentations collectives depuis qu’il résiste vaillamment aux agresseurs russes.

Dans l’un et l’autre cas, avec des moyens narratifs et sensoriels nourris par une même volonté d’emprise sur le spectateur, ces films interrogent nos perceptions de l’état du monde ici et maintenant, alors même qu’ils semblaient se situer jadis et ailleurs.

«Le Serment de Pamfir», de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk

La première image se place d’emblée sous le signe d’un sortilège troublant, propre à déstabiliser le rapport à l’époque comme à l’inscription spatiale. Cette figure démoniaque, couverte de paille et affublée d’un masque macabre, semble venir d’un rituel moyenâgeux –c’est d’ailleurs le cas–, ou d’une civilisation exotique, alors qu’on est bien en Europe, aujourd’hui –ou du moins hier, disons: dans les années 2010.

Sous le costume du carnaval sauvage qui se prépare se cache l’homme surnommé «Pamfir»: Leonid, père de famille qui a abandonné la carrière très en usage dans cette région de contrebandier pour aller gagner légalement sa vie comme travailleur immigré en Pologne.

De retour au pays pour quelques jours, il va devoir affronter les démons qui hantent la région, et dont on ne sait trop dans quelle mesure ils décrivent des réalités ou n’apparaissent qu’en référence à des genres cinématographiques codifiés –western, film noir et fantastique.

Cela restera la limite, ou le point aveugle, de cette aventure familiale où prolifèrent potentat local violent, curé obscurantiste, flic corrompu, pratiques traditionnelles archaïques. Les tribulations du brave géant débonnaire Pamfir, ex-trafiquant rangé des voitures contraint d’y repiquer et pris dans le tourbillon des attachements (familiaux, amicaux, moraux) et des forces hostiles, ont beau être très largement balisées, elles s’inscrivent sur un double horizon intrigant.

D’une part, il y a cette présence de rites anciens, carnavals violents qui réapparaissent dans de nombreux films européens (on en a vu trois récemment au Portugal, mais aussi en Grèce, en Europe centrale, en Scandinavie). Outre leur usage spectaculaire, ils traduisent la remontée à la surface des pulsions viscérales, brutales, machistes, racistes, qui sont le terreau des populismes d’extrême droite qui ont à peu près partout le vent en poupe.

Dans les sous-bois d’une Europe en clair-obscur, des trafics aux enjeux multiples. | Condor Films

D’autre part, il y a l’espoir que constitue, dans le film, le fait d’atteindre l’Union européenne (UE), en l’occurrence la Roumanie. Il n’y a que ceux qui ne vivent pas dans l’UE pour lui attribuer ce statut d’eldorado progressiste et civilisé –ce qui n’est pas forcément aussi faux que le prétendent les citoyens européens.

Qu’en outre ce soit la Roumanie, destination qui ne fait rêver personne, dont le récent et admirable R.M.N. a rappelé qu’elle subit des travers largement comparables, et pays dont une part importante des habitants émigre ou cherche à le faire, ne peut qu’augmenter le trouble inspiré par le film. À l’évidence, la situation bouleversée par la guerre actuelle et ce qu’est devenue, pour nous, l’Ukraine, ne fait que décupler cette étrangeté, qui soulève plus de questions qu’elle n’offre de perspectives.

«Amsterdam», de David O. Russell

La ville des Pays-Bas qui donne son titre au film y joue le rôle d’un lieu utopique, où trois Américains –une riche héritière en rupture de dynastie, un médecin juif (et borgne) et un avocat noir– vivraient un moment de liberté absolue au lendemain de la Première Guerre mondiale, à laquelle ils ont pris part et dont ils ont éprouvé les abominations.

Contre tout bon sens (mais le bon sens est la chose au monde la moins partagée chez le réalisateur de J’adore Huckabees), le joyeux et séduisant trio abandonne ce havre européen pour retourner aux États-Unis où règnent racisme, antisémitisme, arrogante domination des riches et menace de dictature.

Brodant autour d’événements historiques –le régiment noir américain incorporé à l’armée française à la suite du refus des autres soldats US de combattre avec eux, le complot fasciste d’une partie du grand patronat américain déjoué par le général héros de la Grande Guerre qu’ils avaient voulu porter au pouvoir–, Amsterdam enchaîne les scènes surjouant le grotesque, le clinquant, les artifices venus d’une revue de Broadway.

Nul doute que, sur le mode de la comédie d’aventure, le film se veuille une dénonciation des travers des États-Unis, pimentée d’échappées, notamment en faveur de la liberté créative des femmes qui refusent le conformisme de leur époque. Mais la manière dont s’y prend le cinéaste est assez paradoxale.

Christian Bale, Margot Robbie et John David Washington campent un trio d’improbable pieds nickelés face à un complot historique. | Disney

Alors que la plupart des éléments du récit s’inspirent de faits réels, précis et méconnus des Américains (sans parler du reste du monde), cette façon de tout transformer en pantomime glamour et farce macabre déréalise l’ensemble.

Le style adopté et exhibé par Russell, jusque dans sa façon de mobiliser un casting all stars, fait d’Amsterdam un exercice parfois brillant –surtout grâce au rôle de la riche héritière transgressive campée par Margot Robbie–, mais situé dans un monde pas plus réel que le pays d’Oz ou Brigadoon.

Quelles que soient les volontés de dénonciation du film, y compris envers les formes contemporaines de menaces de l’extrême droite aux États-Unis, la rhétorique spectaculaire hollywoodienne finit par en désamorcer toute la charge.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l’émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Lien source : «Le Serment de Pamfir» et «Amsterdam»: fragilité des passages en force