Les sourds et malentendants en quête d’une identité commune

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Au-delà d’un outil pour se comprendre, la langue des signes participe à construire une «culture sourde».

Avec sa chaîne YouTube, MélanieDeaf veut participer à la visibilisation des personnes sourdes, de leur culture et de l'identité sourde. | Capture d'écran MélanieDeaf via YouTube
Avec sa chaîne YouTube, MélanieDeaf veut participer à la visibilisation des personnes sourdes, de leur culture et de l’identité sourde. | Capture d’écran MélanieDeaf via YouTube

La France compte actuellement 300.000 personnes sourdes, dont 100.000 qui parlent la langue des signes française (LSF), ainsi que cinq millions de personnes malentendantes.

Mais ce handicap, partagé par un si grand nombre d’individus, induit-il nécessairement un sentiment d’appartenance à une même communauté? À l’occasion de la Journée mondiale des sourds, ce samedi 24 septembre, nous nous sommes penchés sur cette question.

«Sans cette langue, il n’y a pas de communauté»

Pour Yann Cantin, maître de conférences à l’Université Paris 8 et historien spécialisé dans l’histoire de la communauté sourde et de la LSF, il existe bien une «communauté sourde» qui tire ce statut de deux éléments: une solidarité entre les personnes sourdes et une langue commune, la langue des signes.

«Sans cette langue, il n’y a pas de communauté et nous passons dans le registre du handicap, de la surdité, explique-t-il. Il est difficile pour une personne entendante de comprendre pourquoi les sourds revendiquent le fait de disposer d’une identité, qui passe par le droit d’avoir leur propre langue. Beaucoup croient que les langues des signes sont des aides à la communication, alors que non.»

Peu le savent mais la LSF est presque aussi vieille que le français. «Dans sa forme actuelle, elle n’a qu’un siècle et demi d’existence, détaille Yann Cantin. La LSF a connu de nombreuses évolutions, non pas au niveau de la syntaxe ou de la grammaire, qui sont stables dans le temps, mais du vocabulaire. Toutefois, dans mes recherches, j’ai pu remonter jusqu’au milieu du Moyen Âge, vers le XIIe siècle, pour les formes les plus anciennes de LSF découvertes.»

De la même façon, la langue des signes n’a rien d’universel. L’historien prend l’exemple du signe en LSF pour le verbe «aimer», qui consiste à donner son cœur d’un geste de la main. Un signe «spécifiquement français, qui ne se retrouve pas dans les autres pays», note-t-il.

Rien qu’à l’échelle française, cette langue a puisé ses signes à diverses sources: d’abord, dans la pantomime et les premiers signes inventés par les personnes sourdes pour communiquer entre elles, durant l’Antiquité.

Puis, à partir du Moyen Âge, dans les signes propres aux moines, aux habitants de Paris, ou d’autres villes de France, qui ont enrichi ces premiers signes et en ont fait une langue à proprement parler.

Enfin, au cours de la période contemporaine, l’ajout de signes dits méthodiques, créés et promus par un homme, l’abbé de l’Épée (1712-1789), qui ont marqué l’usage fait de la langue des signes en France.

«Seul un autre pays peut revendiquer une telle ancienneté, à savoir le Royaume-Uni avec le BSL (British Sign Language), qui est clairement construit selon le même processus que la France», ajoute Yann Cantin.

Les Deaf Studies, un domaine de recherche qui se développe

Pouvons-nous imaginer, dès lors, que les personnes sourdes s’inscrivent dans une histoire collective propre à leur communauté, avec ses figures et ses dates de référence?

Outre l’histoire de la surdité en tant que handicap, qui fait, selon l’historien, plutôt partie de l’histoire de la médecine et des sciences, les Deaf Studies, un domaine de recherche qui se développe en France depuis la fin des années 1970 après être apparu aux États-Unis dans les années 1960-1970, témoignent qu’il existe de multiples autres manières d’aborder l’histoire des personnes sourdes: histoire sociale, culturelle, ou encore linguistique.

Si on cherche à observer l’histoire de cette communauté dans son ensemble, «nous pouvons remonter jusqu’au milieu du Moyen Âge», même si «le gros des informations concerne surtout les XVIIIe, XIXe et XXe siècles».

«Les recherches commencent vraiment à briser le “mur de 1759”, comme je l’appelle dans mes écrits», explique Yann Cantin, qui propose sa propre chronologie de l’histoire sourde, dont la structuration fait encore débat chez les historiens. «L’année 1759 représente un peu l’an zéro de l’histoire sourde, avec la fameuse rencontre de l’abbé de L’Épée avec deux jeunes sœurs sourdes, qui l’a incité à s’investir pour l’éducation des enfants sourds», relate le spécialiste.

Charles-Michel de l’Épée fait d’ailleurs partie des figures françaises de l’histoire sourde que cite Yann Cantin. Ce prêtre a été le premier à ouvrir une école gratuite pour les enfants sourds, dont l’influence a participé au développement d’une vingtaine d’autres écoles en France dans les années et décennies qui ont suivi.

Parmi les noms également évoqués:

  • Madeleine Le Mansois (1750-1826), jeune aristocrate sourde d’Angers dont la détermination à vouloir se marier, qui plus est avec qui elle souhaite, ce qui était doublement impossible à l’époque, a fait jurisprudence à partir de 1776;
  • Henri Gaillard (1866-1939), un Parisien devenu sourd, dont les écrits prolifiques en tant qu’écrivain, journaliste et directeur d’imprimerie représentent une riche source d’informations pour les historiens;
  • Louise Walser-Gaillard (1879-1920), poétesse et militante devenue sourde, connue notamment pour avoir été surnommée, de son temps, la «Jeanne d’Arc des sourds».

Culture et identité sourde

Si parler d’histoire permet de balayer un pan conséquent de la culture sourde, elle ne se résume, bien entendu, pas qu’à cela. Sur les réseaux sociaux, MélanieDeaf (65.000 abonnés sur YouTube et 25.000 sur Twitter) s’applique, entre autres, à participer à la visibilisation des personnes sourdes, de leur culture et de l’identité sourde.

Initiation à la LSF, partage de son expérience en tant que personne sourde, diffusion d’informations à propos d’événements organisés par des personnes sourdes, interviews, vlogs et lives jeux vidéo proposés en langue des signes… MélanieDeaf ne manque pas d’idées.

Ses lives vidéo sur la plateforme Twitch sont particulièrement intéressants pour l’interactivité qu’ils proposent, rendant notamment visibles «les expressions et l’humour “pi” sourds» [«pi» est une expression en LSF qui signifie ici «typique, propre à»], caractéristiques de la culture sourde.

Toutefois, MélanieDeaf se sent parfois un peu seule à remplir ce rôle de relais auprès du plus grand nombre, aux côtés par exemple de Média Pi!, un site web bilingue centré sur l’actualité de la communauté sourde, qui rend aussi l’information nationale et internationale accessible en LSF.

La mise en lumière et la diffusion de la culture sourde passe également par son enseignement. En tant qu’ancienne professeure de LSF, MélanieDeaf a pu constater les limites de celui-ci à l’école. La récente réforme du baccalauréat général, qui a introduit l’apprentissage de la LSF parmi les options possibles, ne semble pas, pour l’heure, avoir changé grand-chose. «Il y a beaucoup d’options différentes désormais, dont la LSF, qui ne sont pas proposées partout. Certains élèves doivent donc abandonner la LSF car le choix d’autres options les force à changer d’établissement», déplore-t-elle.

Les obstacles rencontrés ne relèvent, cependant, pas uniquement d’une question de moyens humains et financiers. «J’ai travaillé dans deux établissements: un où mes collègues connaissaient la LSF, et j’ai adoré y enseigner, et un autre où ils ne connaissaient rien de tout cela, et ç’a été une mauvaise expérience. J’ai même fait l’objet de discrimination de la part de collègues et de la direction. C’est de là qu’est venue mon envie de partir de l’Éducation nationale», raconte MélanieDeaf, aujourd’hui community manager.

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