Libérer Twitter : Elon Musk l’a fait ! Mais jusqu’où ?

Depuis le rachat de Twitter par le milliardaire Elon Musk, la parole semble s’être libérée sur le réseau social à l’oiseau bleu. « Twitter files », comptes débloqués, visibilité retrouvée… Mais y aura-t-il une limite au « free speech » revendiqué par le géant américain ?

Elon Musk ouvre la cage de l'oiseau bleu (Pixabay)
Elon Musk ouvre la cage de l’oiseau bleu (Pixabay)

Quoi que l’on pense d’Elon Musk et de ses projets de fonder une colonie sur Mars (SpaceX) ou d’implanter des puces dans le cerveau humain (Neuralink), le moins que l’on puisse dire est que le nouveau propriétaire de Twitter est à la hauteur de sa réputation de libertarien et qu’il a tenu sa promesse de déverrouiller l’oiseau siffleur.

Retour (presque) à la normale

Tout juste un mois après le rachat du réseau social américain, de nombreux comptes suspendus sont soudain réapparus, le plus célèbre d’entre eux étant bien entendu celui de l’ex-président des États-Unis, Donald Trump, blacklisté de la plateforme depuis l’assaut du Capitole en janvier 2021. Néanmoins, tous les comptes ne semblent pas être rétablis à la même vitesse et certains s’impatientent quelque peu parmi les scientifiques, médias ou autres personnalités censurés. Gageons qu’ils seront bientôt débloqués…

D’autres utilisateurs, aux opinions jusque-là jugées non conformes aux règles de la communauté (surtout à propos de la crise du Covid), ont de leur côté pu se réjouir d’un retour à la normale, avec regain de visibilité et nombre de followers reparti à la hausse. Ce dont le patron de Twitter se félicite.

À l’autre bout du spectre, des Twittos mécontents ont quitté le navire peu après le rachat, en signe de désaccord avec le nouveau capitaine. C’est de bonne guerre.

Carton rouge pour Kanye West

Le libertarisme d’Elon Musk s’est toutefois trouvé rapidement confronté à sa limite avec le cas du rappeur Kanye West, dont les propos antisémites ou nazis répétés lui avaient déjà valu une suspension. À son arrivée à la tête de Twitter, le milliardaire avait rétabli son compte comme tant d’autres. Seulement, le rappeur américain a aussitôt repris de plus belle (et pas que sur Twitter). Sa dernière publication en date, une photo de croix gammée entrelacée avec l’étoile de David, a forcé Elon Musk à sortir de sa réserve et à brandir le carton rouge en suspendant immédiatement le compte du chanteur le 2 décembre dernier. « J’ai fait ce que j’ai pu, a-t-il tweeté en commentaire. Malgré cela, il [Kanye West] a de nouveau enfreint notre règle sur l’incitation à la violence ».

Cette décision radicale a évidemment provoqué des réactions parfois très vives au sein des abonnés, certains reprochant à Musk d’avoir un double discours sur la liberté d’expression, s’autorisant à changer les règles selon son bon vouloir. C’est en tout cas la preuve qu’il a, lui aussi, ses limites.

Néanmoins, Elon Musk continue à faire le pari de la liberté, non seulement d’expression, mais aussi d’accès aux comptes, et reste convaincu que celle-ci joue en faveur d’une modération naturelle, constatant que plus il y a d’utilisateurs sur Twitter, moins les discours de haine ont de portée, la positivité l’emportant au final sur la négativité. L’expérience mérite au moins d’être menée.

« Vox populi, vox Dei »

Il est également intéressant d’observer l’usage a priori démocratique qu’Elon Musk fait des sondages en ligne pour prendre certaines décisions. « Vox populi, vox Dei » (la voix du peuple est la voix de Dieu) avait-il annoncé à ses abonnés au moment du sondage devant décider du sort du compte de Donald Trump. Le « oui » l’ayant emporté à 51,8%, le compte fut rétabli. Ceci dit, Musk s’étant engagé à le rétablir bien avant son rachat effectif de la plateforme, on peut se demander ce qu’il aurait fait en cas de résultat négatif…
Plus récemment, un autre sondage a fait parler de lui. Le patron de Twitter a demandé à ses abonnés s’ils souhaitaient que Julian Assange et Edward Snowden soient graciés. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la réponse est « oui » à 80,5% avec plus de 3,3 millions de votants ! Mais qui sait ce qu’il fera de ce résultat ?

La révélation des « Twitter files »

Autre promesse honorée par Elon Musk : la transparence sur les « Twitter files ». Les révélations ont commencé vendredi dernier avec une série de tweets expliquant comment la diffusion de l’article du New York Post d’octobre 2020 sur l’affaire des courriels de Hunter Biden avait été entravée par la plateforme. « Twitter a pris des mesures extraordinaires pour retirer l’article, en supprimant des liens et en affichant des avertissements indiquant qu’il pouvait être « dangereux ». Ils ont même bloqué sa transmission par message direct, un outil jusqu’alors réservé aux cas extrêmes, par exemple la pornographie infantile », a écrit Matt Taibbi, l’un des deux journalistes autorisés à accéder aux dossiers.

Sans entrer dans les détails de ce fil de discussion, on apprend au passage que les demandes de suppression de contenus gênants par l’un ou l’autre des deux partis politiques américains étaient devenues monnaie courante avec le temps. De façon pas très équilibrée, cependant, les démocrates ayant plus d’influence que les républicains au sein de Twitter, car lui versant massivement plus d’argent.

Le feuilleton des « Twitter files » n’est pas fini et d’autres révélations sont à venir au fur et à mesure de l’épluchage des dossiers…

Une liberté qui dérange

Avec Elon Musk, cette époque de censure devrait être révolue. C’est en tout cas sa note d’intention. Mais cette belle liberté qu’il chérit tant n’est pas du goût de tous et certaines personnalités politiques ont d’ores et déjà commencé à grincer des dents, du moins en France et en Europe.
Le 1er décembre dernier, le quotidien Le Monde publiait un article intitulé « Twitter : Emmanuel Macron estime que la fin de la lutte contre la désinformation liée à la Covid-19, décidée par Elon Musk, est « un gros problème ». Le président français a même précisé qu’il était « en faveur de l’exact opposé, plus de régulation ». Cela a le mérite d’être clair.
La veille, le commissaire européen au marché intérieur, le Français Thierry Breton, avait déclaré de son côté que pour se conformer aux règles européennes en matière de lutte contre la désinformation, Twitter devait « renforcer considérablement la modération des contenus, protéger la liberté d’expression et s’attaquer avec détermination à la désinformation ». Cherchez l’erreur ! Devant une telle figure de style antinomique, typique du « en même temps » macronien et de la novlangue actuelle, on imagine aisément Musk éclater de rire. Et on peut parier que son choix est déjà fait : ce sera la liberté ou rien.

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