Qu’a fait Coolio à part «Gangsta’s Paradise»?

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Le rappeur américain, décédé le 28 septembre à 59 ans, est l’auteur de l’un des plus gros succès musicaux des années 1990. Un statut qu’il a eu du mal à confirmer, jusqu’à devenir une caricature.

Coolio au Jones AT&T Stadium le 9 octobre 2021 à Lubbock, Texas. | John E. Moore III / Getty Images North America / Getty images via AFP
Coolio au Jones AT&T Stadium le 9 octobre 2021 à Lubbock, Texas. | John E. Moore III / Getty Images North America / Getty images via AFP

«As I walk through the valley of the shadow of death
I take a look at my life and realize there’s nothing left»

La première phrase du titre «Gangsta’s Paradise», rappé par Coolio en 1995, est l’une des entrées en matière les plus célèbres de l’histoire du rap. Son auteur, décédé ce 28 septembre à l’âge de 59 ans, est désormais éternellement affilié à ces paroles écrites pour la bande-originale du film Esprits rebelles, tube parmi les tubes du hip-hop, le plus gros de l’année 1995 toutes musiques confondues. Ça marque une vie.

Artis Leon Ivey Junior, de son vrai nom, a eu de la peine, beaucoup de peine à se détacher de son carton commercial. Mais il lui a offert un statut d’artiste populaire inespéré, une place de choix qui, si elle ne protège pas tout à fait des aléas, lui a permis de vivre dans la lumière. Coolio, c’est l’histoire d’une chanson qui masque le reste de sa discographie, majoritairement ignorée après son ascension. Une histoire de gloire et décadence rare dans le rap US, mais qui symbolise également une époque, celle de la fin des années 1990, où ce genre musical s’est massivement acoquiné à la culture mainstream.

Un certain son West Coast

Retour en 1963. Coolio n’est pas né à Compton, comme on l’a souvent dit à l’époque de ses succès. À sa naissance, ses parents habitaient en Pennsylvanie, à Monessen. Artis ne connaîtra la côte ouest américaine, la banlieue dure de Los Angeles que quelques mois plus tard. Comme la majorité des jeunes Noirs-Américains du secteur, il baigne dans la culture rap grandissante et, en 1987, sort un premier single confidentiel, «Whatcha Gonna Do?». Le succès attendra.

C’est sa rencontre avec WC, rappeur émérite et leader du groupe WC and The MAAD Circle qui lancera véritablement sa carrière en 1990. Avec le trio, dont il est un membre effacé, peu mis en lumière, il sort l’album Ain’t A Damn Thang Changed l’année suivante, mais décide, tout en conservant de bonnes relations avec ses compères, de partir en solo pour s’octroyer un destin digne de ses ambitions.

Si «Gangsta’s Paradise» est loin d’être un morceau joyeux, il est aussi un ovni dans la discographie de Coolio, majoritairement faite de légèreté.

Son premier album s’appelle It Takes A Thief et sort en 1994. Tout de suite, il est identifié et popularisé comme un rappeur un peu loufoque, distillant la bonne humeur par la musique, très inspiré du son disco-funk des années 1980. Il est un garant du son West Coast, à sa façon, moins grave et menaçant que ses compères d’alors.

En fait, si «Gangsta’s Paradise», qui sortira un an plus tard, est loin d’être un morceau joyeux, il est aussi un ovni dans la discographie de Coolio. Celle-ci est majoritairement faite d’une légèreté qui n’empêche en rien de conter les affres de la vie dans le ghetto, qu’il a bien connue. Seulement, il a trouvé son créneau, un peu en marge, mais qui lui ouvre des portes grâce aux excellentes ventes de It Takes A Thief.

«Une intervention divine»

Un jour de 1994, Coolio doit passer récupérer un chèque chez son manager Paul Stewart. Celui-ci vit en colocation avec un certain Doug Rasheed, producteur et compositeur. Paul a une large collection de disques dans laquelle Doug va régulièrement piocher pour trouver des samples et des idées musicales. Il vient de jeter son dévolu sur l’album Songs In The Key Of Life de Stevie Wonder, un classique sorti en 1976. Il échantillonne une boucle du titre «Pastime Paradise» et invite un ami chanteur dénommé LV à poser sa voix dessus. Ce dernier chante le refrain original à sa façon, en changeant l’expression «pastime paradise» en «gangsta’s paradise». Ravis du résultat, ils se mettent à chercher un rappeur pouvant assurer les couplets. Ça tombe bien, Coolio est de passage ce jour-là. Lorsqu’il entend leur création, ou plutôt leur reprise, il s’exclame: «Wow, à qui est ce morceau?» Il n’est à personne. Alors, il sera à lui.

Coolio écrit le texte d’une traite, les trois couplets. «J’aime à croire que c’était une intervention divine», confiera-t-il au magazine Rolling Stone en 2015, à l’occasion des vingt ans de la sortie du single. Paul Stewart a tout de suite l’idée de vendre le morceau à un producteur de films pour en faire une bande-originale. Le réalisateur Michael Bay envisage de l’acheter pour son film Bad Boys, mais le prix proposé ne convient pas aux musiciens. Ce sont finalement les studio Disney, producteurs de Dangerous Minds (Esprits rebelles, en version française), qui raflent la mise.

Pour résoudre des problèmes de droits et moderniser la version de Stevie Wonder, le titre est finalement réenregistré dans quatre studios différents, la grosse artillerie est de sortie. Ce qui n’empêchera pas Stevie Wonder d’empocher 95% des droits d’édition de cette reprise après d’âpres négociations qui ont vu, entre autres, les jurons retirés des couplets de Coolio.

Difficile de concrétiser

Esprits rebelles et «Gangsta’s Paradise» sont deux énormes cartons simultanés. Le clip de la chanson, qui mêle scènes du film et passages avec les interprètes du single, passe en boucle sur MTV. Coolio remporte le Grammy Award de la meilleur performance rap solo en 1996 et doit donc confirmer avec un album. Conformément à la logique commerciale qui veut qu’un succès se fructifie, il nomme son deuxième disque solo Gangsta’s Paradise, qui sera double-platine aux États-Unis et qui lui offrira le Grammy du meilleur album rap en 1997.

Le rappeur devient peu à peu acteur, musicien lâché par l’industrie, condamné à sortir ses albums en indépendant.

Au sommet, le rappeur prend ses aises dans l’industrie. Son public est mainstream, jeune, et il devient un personnage de télévision autant qu’un rappeur. Surtout lorsqu’il commet le générique de la série Kena & Kel en 1996, succès enfantin et inoffensif, bien loin du rap West Coast mastodonte qui déferle alors sur tout le pays, et dont il devient un peu étranger. Son image change et ne sera plus la même.

Le succès, le vrai, va quitter Coolio petit à petit. Son album suivant, My Soul, parvient à faire du bruit en prenant la vague du précédent, en grande partie grâce au titre «CU When U Get There». Mais rien de comparable avec la déferlante de «​​​​​Gangsta’s Paradise». Le rappeur devient peu à peu acteur, musicien lâché par l’industrie, condamné à sortir ses albums en indépendant durant les années 2000.

C’est à la télévision qu’il va tenter de trouver un semblant de salut, notamment dans les programmes de téléréalité américain, faisant de lui un objet scruté par les magazines people de bas étages, se débattant avec des problèmes d’addiction à la cocaïne, de port d’arme illégal, s’acoquinant avec le milieu du porno et tentant de trouver un second souffle dans le business des livres de cuisine. Coolio a cependant toujours bénéficié d’une certaine bienveillance du milieu rap. Parce que son premier album est de qualité, mais aussi parce que «Gangsta’s Paradise» est un hymne rap des années 1990, qui a touché toute une génération.

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