«The Woman King», une guerrière en uniforme

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L’épopée des combattantes du Dahomey mobilise toutes les ressources du film hollywoodien à grand spectacle, pour une histoire dont le cadre et les héroïnes sont inhabituels, mais racontés de manière convenue.

Nanisca (Viola Davis) qui commande l'armée féminine du Dahomey. | Sony Pictures
Nanisca (Viola Davis) qui commande l’armée féminine du Dahomey. | Sony Pictures

Le film raconte, avec énergie et sens du spectacle, les hauts faits d’un régiment de guerrières imposant au début du XIXe siècle la suprématie du royaume du Dahomey, en Afrique de l’Ouest.

Au centre de l’action se trouve la cheffe du régiment, Nanisca (Viola Davis), femme puissante et sage mais hantée d’un terrible secret, et une adolescente rebelle surdouée pour le combat, Nawi (la jeune actrice sud-africaine Thuso Mbedu).

Situé à une époque où le trafic d’esclaves fait encore rage sur les côtés d’Afrique, The Woman King se nourrit d’éléments historiques, à commencer par l’existence de cette armée féminine, nommée dans le film les Agojiés, mais également connue comme les Mino.

La star Viola Davis donne une présence impressionnante à la figure centrale de cette aventure pleine de combats filmés avec une grande violence (surtout du fait de l’usage du son) qui est aussi un récit d’initiation et une histoire sentimentale.

À la croisée de deux enjeux

Faire aujourd’hui de femmes noires les héroïnes d’un grand récit épique est à l’évidence dans l’air du temps, et il y a tout lieu de s’en réjouir. Le film se situe de fait à la croisée de deux enjeux, qui méritent l’un et l’autre considération.

La présence en position d’héroïnes de femmes, noires, dans un récit évoquant (y compris de manière romancée) un épisode de l’histoire africaine, donne une visibilité bienvenue, nécessaire, importante, à des personnes et à des situations longtemps occultées ou marginalisées dans les récits et dans les imaginaires.

Simultanément, la manière dont cette histoire est racontée reconduit des stéréotypes et des conventions droit venues du monde qui a toujours prospéré sur la domination et l’injustice.

N’est-il pas singulier, aujourd’hui, que tous ces habitants du Golfe du Bénin au début du XIXe siècle parlent anglais? Mais, comme à l’époque des bons vieux westerns racistes, les chants traditionnels et quelques exclamations utilisent une langue indigène pour apporter une touche d’«authenticité» (sic).

N’est-il pas singulier, et puis finalement pas tant que ça, que tout ce qui arrive dans le film est parfaitement prévisible? Tout spectateur ayant vu trois ou quatre films américains à grand spectacle peut en prédire sans mal le déroulement, reconnait en permanence les situations et les péripéties.

Manières d’occuper l’espace et le temps

Histoire de femmes noires réalisée par une femme qui joue un rôle actif dans la communauté afro-américaine du monde du spectacle (elle co-dirige le Comité d’orientation afro-américain de la Ligue des réalisateurs), Gina Prince-Bythewood, The Woman King semble répondre à toutes les exigences de légitimité.

Des femmes, des Noir·es, des Africain·es? Certes, mais cela ne change rien quant à la façon de définir des personnages, des relations humaines, des manières d’occuper l’espace et le temps. Y compris les danses, qui évoquent surtout Broadway. Ou l’entrainement des jeunes recrues, qui rappellent la manière dont les films montrent celui de Marines.

Les Agojié, une force de combat selon des modèles reconnaissables –à droite la jeune recrue Nawi (Thuso Mbedu). | Sony Pictures

Mais c’est toute la dramaturgie, aussi bien en ce qui concerne le scénario que la réalisation, qui se moule sur une forme de modélisation qui, à la différence du male gaze par exemple, n’est guère remise en question. Le «Hollywood gaze» mériterait pourtant des regards plus critiques.

Un invisible abus de pouvoir

Il s’agit en effet d’un véritable abus de pouvoir d’une esthétique particulière disposant d’une position de domination archi-dominante, mais qui demeure systématiquement en dehors de ce type d’interrogation. En gardant à l’esprit que les formes qui relèvent de ce qu’on résume sous le terme «Hollywood» ne concernent pas que des productions venues des États-Unis, même si ce pays en a été le berceau, et en demeure le principal producteur.

Les manières de se tenir, de se battre, de se séduire, de partager des émotions sont entièrement modélisées par les codes hollywoodiens, codes si puissants qu’ils semblent naturels à celles qui font le film, comme ils le sembleront à la grande majorité de celles et ceux qui le verront.

S’il y a quelque légitimité à interroger comment des hommes regardent et racontent des femmes, comment des Blancs regardent et racontent des Noirs, etc. (interroger, pas interdire), n’y en a-t-il aucune à interroger comment des États-Unien·nes regardent des Africain·es?

N’est-il pas évident que ces gestuelles, ses manières de se tenir et de s’adresser sont ceux de personnes ayant grandi dans un certain contexte, une certaine culture? Encore une fois cela ne légitimerait aucun interdit, mais devrait appeler des questions.

Un des indices les plus lisibles de ce déplacement est l’éloge du gentil capitalisme agraire sous la forme d’une monoculture légèrement à côté de la plaque contemporaine, en lieu et place du vilain trafic d’esclaves, attribué par le film aux méchants de l’autre camp alors qu’il fut le socle de la prospérité du royaume du Dahomey.

Dès lors, il pourra en effet y avoir une certaine jubilation à voir des esclavagistes blancs se faire démolir par des femmes noires rayonnantes de force et d’intelligence stratégique. On se retrouve tout de même devant un spectacle construit selon des manières de raconter et de montrer qui ne sont pas seulement exogènes au monde qu’elles prétendent évoquer, mais appartiennent à ce système d’oppression qui, dans des termes différents, est toujours aujourd’hui dominant, et qui se gardent bien de les remettre en question.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l’émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

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