À Taïwan et au Japon, on porte encore le masque même s’il n’est plus obligatoire

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Le résultat d’une histoire sanitaire particulière, mais aussi d’une forte tendance au mimétisme dans la population.

Comme ici en plein cœur de Tokyo, le port du masque au Japon s'est largement développé ces dernières décennies, au point de devenir quasiment une coutume. Malgré la simple recommandation de le porter durant la pandémie, la population nippone continue encore de le porter massivement au quotidien. | DLKR via Pexels
Comme ici en plein cœur de Tokyo, le port du masque au Japon s’est largement développé ces dernières décennies, au point de devenir quasiment une coutume. Malgré la simple recommandation de le porter durant la pandémie, la population nippone continue encore de le porter massivement au quotidien. | DLKR via Pexels

À Taipei (Taïwan).

Depuis le 1er décembre 2022, il n’est plus obligatoire de porter un masque dans la rue à Taïwan. Pourtant, si vous visitez Taipei ces jours-ci, il y a de bonnes chances que vous soyez persuadé du contraire: sept semaines après l’annonce du gouvernement, très rares sont ceux qui n’enfilent pas un masque avant de franchir le seuil de leur porte. À tel point que celui-ci, qui fut une exception pandémique en Occident, semble être devenu un accessoire comme un autre sur l’île asiatique.

Nous avons observé la population à quelques endroits de la capitale taïwanaise. À vue d’œil, le taux de personnes masquées semblait dépasser les 90%. Il n’y avait que dans les parcs qu’on notait un certain relâchement, et encore: plus de la moitié des gens continuaient de porter le masque. Ces derniers jours, la rumeur selon laquelle le gouvernement devrait bientôt passer à l’étape suivante et rendre facultatif le port du masque à l’intérieur des commerces n’a amené aucun signe visible de réjouissance.

À Taipei, la force du groupe

Dans une petite rue déserte du district de Zhongshan, Tzeng Jun-han, 40 ans, a baissé son masque sous le menton le temps de fumer une cigarette. Quand on lui demande pourquoi il met encore ce rectangle de tissu, il arbore le sourire surpris de celui qui n’a jamais trop réfléchi à la question. «Je pense qu’on est devenus habitués, répond-il. Le virus m’inquiète encore un peu, mais c’est surtout que tout le monde le porte encore… En Asie, on a tendance à suivre le groupe. Et on a peur du jugement des autres si on se comporte trop différemment. Alors qu’en Occident, vous aimez montrer votre originalité.»

«Le groupe», c’est aussi le baromètre de Jimmy, 30 ans, qui marche d’un pas lent un peu plus loin, et qui reconnaît ne même pas être au courant des règles actuelles à propos du masque. «Tant que tout le monde le porte, je le porte», explique-t-il.

Dans les dernières semaines, des discussions informelles tenues avec des Taïwanais ici et là nous ont permis d’entendre plusieurs autres justifications. Ainsi, le masque permettrait de se protéger du froid ou de la pollution.

Certaines femmes le porteraient car il leur épargne un précieux temps habituellement consacré au maquillage. De nombreuses personnes apprécieraient la protection qu’il confère face au regard d’autrui. Tripoter son masque et le fourrer au fond de sa poche en sortant d’un magasin, pour le remettre ensuite un peu plus tard, est aussi jugé peu hygiénique.

Surtout, on nous a systématiquement répondu qu’à Taïwan, «le masque était déjà commun bien avant la pandémie de Covid-19». Ce qui est certes vrai, mais clairement pas dans les proportions observées aujourd’hui –il suffit de regarder des documentaires datant de 2019 pour constater que les porteurs de masque étaient alors en forte minorité dans les rues de Taipei.

Le Japon, leader masqué

Cela a été répété à de nombreuses reprises au cours de la pandémie: les Asiatiques sont beaucoup plus familiers avec le masque. Pour comprendre cette relation particulière, il est intéressant de regarder du côté du Japon, où la pratique est ancienne et bien documentée. Même le ministère nippon des Affaires étrangères a jugé bon d’en proposer un historique aux touristes curieux, puisqu’il serait «un objet de tous les jours» au pays du Soleil-Levant.

Déjà, il y a 150 ans, des mineurs de charbon et ouvriers japonais portaient des masques qui ressemblaient étrangement à certains vus lors des trois dernières années. Au XXe siècle, à la suite de différents épisodes de grippe (la première étant l’espagnole en 1918), le masque commence à s’imposer auprès du grand public.

Fin décembre, le Japan Times citait
un sondage édifiant: parmi les personnes interrogées (âgées de 20 à 59 ans), moins de 1% avaient totalement cessé de porter le masque.

Dans les années 1980, une pathologie propre au Japon apparaît: l’allergie au pollen, qualifiée de «maladie nationale». Elle est due aux cèdres et aux cyprès, plantés lors d’une reforestation massive au début des années 1950, et qui arrivent à maturité. Aujourd’hui, jusqu’à 25% de la population en souffrirait et toute une offre commerciale s’est développée autour de la saison des allergies. Le masque, qui peut permettre d’y échapper, figure au premier rang.

Pour le sociologue Mitsutoshi Horii, qui s’est intéressé à l’histoire de cette étoffe dans son pays, «porter le masque donne aux gens un sentiment de contrôle sur une situation qu’ils sentiraient autrement hors de leur contrôle». Ce professeur à l’Université Shumei de Yachiyo (près de Chiba) note un autre virage important, encouragé par les autorités publiques, après les épidémies de SRAS (2003) et de grippe H5N1 (2004): se couvrir la bouche devient une «bonne manière».

Il ne s’agit plus de se protéger soi-même, mais d’éviter de contaminer les autres. Message reçu par la population: sortir son masque au moindre symptôme de rhume ou de grippe devient un réflexe. Ne pas en porter lors d’épisodes épidémiques vous vaudra des regards noirs.

C’est pourquoi lors de la pandémie de Covid-19, le gouvernement japonais n’a jamais eu à rendre le port du masque obligatoire pour que tout le monde s’y mette: devant la gravité de la situation, il a simplement émis une recommandation.

Cette dernière fut levée en mai 2022 pour les espaces extérieurs, sans que rien ne change. Fin décembre, le Japan Times notait que presque tout le monde portait encore le masque à Tokyo et citait un sondage édifiant réalisé en octobre: parmi les personnes interrogées (âgées de 20 à 59 ans), moins de 1% avaient totalement cessé de le porter. Les raisons citées par les autres pour le garder? Le fait que le coronavirus rode encore, le respect des bonnes manières et la pression invisible à se conformer.

Depuis le Covid-19, le masque passe à un autre niveau

Ce «modèle japonais» a fait son chemin dans le reste de l’Asie bien plus récemment. Selon ce qu’avait déclaré en mars 2020 à Voice of America le directeur du Centre pour le contrôle des infections à l’hôpital de l’Université nationale de Taïwan, Chen Yih-chun, le «moment charnière» a été l’épidémie de SRAS de 2003. «Pendant le SRAS et avant, porter un masque était impossible et les patients ne voulaient pas collaborer», explique-t-il.

Cette année-là, la société taïwanaise se montre particulièrement désorganisée. Soixante-treize personnes meurent et le traumatisme collectif débouche sur une approche beaucoup plus préventive face aux virus respiratoires, dans laquelle le masque joue un rôle-clé.

Le Covid-19 l’a fait passer à un niveau encore supérieur. En 2020, la capacité de production taïwanaise a été rapidement multipliée par dix, passant à 19 millions de masques par jour. Et le précieux tissu s’est transformé en outil de diplomatie, voire de fierté nationale. En août 2020, Taïwan en avait déjà offert 51 millions à travers le monde, se positionnant en partenaire exemplaire dans la lutte contre le virus, quand la Chine était pointée du doigt pour son manque de transparence.

Alors aujourd’hui, on ne sera pas surpris de voir des boutiques de masques un peu partout à Taïwan, même si la situation sanitaire de ce pays n’a jamais été critique durant la pandémie et que les hôpitaux n’ont pas été débordés. Durant la dernière campagne électorale municipale, à l’automne dernier, les candidats distribuaient des masques dans les boîtes aux lettres des électeurs, un geste qui aurait pu paraître polarisant ailleurs mais qui ne l’était pas le moins du monde ici.

Et même si les autorités sanitaires devraient bientôt rétrograder le niveau de dangerosité du virus, la production se porte bien et des nouveaux designs continuent d’apparaître, bien que leur goût soit parfois douteux. Dernier exemple en date: une banque taïwanaise a lancé un masque qui sent les billets neufs, histoire de «vous permettre de vous immerger totalement dans l’argent», selon la chaîne de télé TVBS.

Fin janvier, soit presque un an après l’Europe (et quelques jours après la Corée du Sud), Taïwan va lever l’obligation de porter un masque à l’intérieur, à l’exception de quelques lieux (hôpitaux, maisons de retraite ou transports en commun). Le Japon va faire de même bientôt, bien que là-bas il ne s’agisse que d’une recommandation.

Mais bien malin qui saurait dire à quelle vitesse, dans ces deux pays, la majorité de la population va se sentir à l’aise pour enlever son masque. Quoi qu’il arrive, les boîtes ne resteront pas bien loin, prêtes à être ressorties au prochain virus.

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