Boycotter la Coupe du monde quand on est fan de foot: «Dès le début, il y avait des chances que je craque»

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Si les sondages avant le lancement du Mondial au Qatar annonçaient un boycott massif, les audiences de la compétition reine du football demeurent correctes. Cela s’explique notamment par le fait que tout le monde n’a pas réussi à tenir son engagement.

«Je suis allé manger chez mon frère qui avait mis un match en fond. Je l'ai regardé à moitié, c'était difficile de faire autrement.» | obayda PH via Unsplash
«Je suis allé manger chez mon frère qui avait mis un match en fond. Je l’ai regardé à moitié, c’était difficile de faire autrement.» | obayda PH via Unsplash

Quand Antoine évoque la Coupe du monde au Qatar, le jeune homme ressemble à un fumeur qui a tenté de lutter en vain contre son addiction. Quelques semaines avant le coup de départ de la plus légendaire des compétitions de football, il pensait tenir bon. Raté. C’est tout juste s’il a tenu quelques jours, jusqu’au premier match des Bleus.

«Comme beaucoup de supporters de foot, je ne suis pas d’accord avec le fait que la Coupe du monde soit une telle aberration écologique et que les ouvriers aient été traités de cette façon, pose ce mordu du ballon rond, abonné à un club de Ligue 1. Au tout départ, je me suis dit que je n’allais regarder que les matchs de la France… mais si tout le monde se dit ça, je me suis dit que le boycott n’avait pas de sens.» Il s’est donc ravisé et a opté pour un boycott total.

Bien que motivé, Antoine admet qu’il était, dès le départ, tiraillé entre sa passion et sa morale. Mais la première fois qu’il a vu un match, c’était un peu malgré lui. «Pour l’anniversaire de ma nièce, je suis allé manger chez mon frère qui avait mis un match en fond, se remémore-t-il. Je l’ai regardé à moitié, c’était difficile de faire autrement». La «rechute» n’a pas tardé.

Parti en week-end avec des amis un jour de France-Danemark, il avoue que cette fois, il a regardé plus volontairement. «Peut-être que je me mentais à moi-même, s’interroge Antoine. Dès le début, je savais qu’il y avait de grandes chances que je craque.» Ça n’a pas manqué: avec le temps libre que lui offrait la semaine de vacances qu’il avait prise, il s’est mis à regarder quelques matchs.

Un boycott peu visible dans les audiences

Ce supporter est loin d’être le seul à avoir craqué. Les audiences des Bleus n’ont, jusqu’ici, pas été mauvaises. Comme Antoine, 11,59 millions de téléspectateurs ont assisté à la victoire de l’équipe de France contre le Danemark et 8,84 millions à la défaite face à la Tunisie, lors d’un match programmé un mardi à 16h.

Ces deux matchs ont rassemblé plus de 60% de part d’audience, un chiffre suffisant pour considérer que l’organisation qatarie n’a pas découragé les Français à se mettre massivement devant leurs écrans. Mais, pour le moment, les audiences n’ont pas encore tutoyé les sommets passés.

Professeur d’économie du sport, Pierre Rondeau avait toutes les chances de faire partie des millions de Français à suivre la compétition. Il a pourtant choisi de boycotter. «En sachant comment le pays hôte a été désigné et ce qui s’y est passé, je ne voulais pas prendre de plaisir devant ce Mondial, donc je me suis interdit de le regarder, raconte-t-il. C’est idéaliste et politique, mais cela part de l’idée que la somme des intérêts individuels pourra favoriser un changement collectif. Si tout le monde arrête de regarder le Mondial, comme c’est un peu le cas en Allemagne où les audiences ont diminué, cela pourra entraîner une action de la part de la FIFA.»

Chroniqueur dans l’émission «Estelle Midi» sur RMC, il avait annoncé publiquement son choix, et affirme s’y être tenu. L’astuce? «L’une des chances que j’ai, c’est que ça a lieu en hiver, explique Pierre Rondeau. Comme je travaille, je ne peux pas regarder les matchs. Lors des Coupes du monde en été, j’y suis plus facilement exposé puisque le calendrier universitaire s’arrête en mai. Au-delà de ça, j’ai beaucoup d’occupations, donc quand bien même j’aurais eu envie de les voir, je n’aurais pas trop eu l’opportunité de le faire.»

Les week-ends, l’économiste multiplie les activités entre sports et séries, une façon d’éviter de se retrouver tenté. Mais il tient à préciser: «Ce n’est pas non plus un supplice car, me concernant, l’indignation a pris le pas sur la passion.»

«Contrairement au Nutella, il n’y a pas de produit de substitution»

Qu’ils vivent leur boycott comme un supplice ou pas, les supporters s’accordent à dire que la chose n’est pas si évidente. «C’est difficile parce que le foot est le sport le plus populaire du monde. Nous sommes abreuvés d’informations le concernant sur les réseaux sociaux, à la radio, dans les médias… partout on parle de foot!», lâche Pierre Rondeau.

Ce phénomène est accentué par les bulles de filtre, qui enchaînent les internautes à leur passion. Un fan du sport roi se voit logiquement proposer par les algorithmes du contenu footballistique. «Ça rajoute une incitation, confirme Antoine. Sur Facebook, j’ai quasiment que du foot. Quand tu vois tout ça, ça donne envie de suivre. Ce qui est difficile, c’est le tiraillement entre la conviction et le désir, un peu comme quelqu’un qui tente d’arrêter de fumer.»

Problème: les supporters n’ont pas de patch de nicotine à portée de main. «Il n’y a pas de produit de substitution à une Coupe du monde, contrairement au Nutella, qu’il est facile de remplacer, affirme Nicolas Hourcade, sociologue à l’École centrale de Lyon et spécialiste des supporters dans le football. La Coupe du monde est un produit unique.»

L’échec d’un boycott massif raconte une histoire du football: celle d’un sport populaire qui met de plus en plus ses amateurs face à des mutations qu’ils n’ont pas toujours désirées. Fonds d’investissement de plus en plus présents dans les clubs, transferts faramineux… Les aficionados du ballon rond subissent une financiarisation de leur sport qu’ils n’ont pas choisie et avec laquelle ils ne sont pas nécessairement d’accord. «La FIFA peut compter sur la force de l’événement, poursuit le chercheur. C’est un peu sur cela que le monde du foot tient: il se transforme en espérant que les fans suivent.»

Il arrive parfois que les supporters ne suivent pas, comme lors de l’annonce de la création d’une ligue européenne fermée, la Super Ligue, en avril 2021. Mais contrairement à la compétition qatarie soutenue par la FIFA, ce mouvement de révolte avait des relais dans les clubs et au sein d’une institution majeure du football, l’UEFA. «C’est ce qui manquait en France: la Fédération française de football a été particulièrement peu impliquée sur le plan politique, d’une manière embarrassante», regrette Nicolas Hourcade.

Le mouvement de contestation manque en effet de soutiens de la part des institutions, aux abonnés absents pour se faire le relais d’un boycott. Et si quelques élus politiques réclament un boycott diplomatique, le président de la République a insisté sur le fait de ne «pas politiser le sport».

Malgré tout, l’universitaire s’interroge: si la France gagne la Coupe du monde, retrouvera-t-on l’insouciance de 1998 et de 2018, avec envahissement des Champs-Élysées, ou est-ce que les Français auront une certaine retenue dans leur célébration? Réponse dans quelques jours… si les Bleus poursuivent leur lancée.

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