Ce que mangeaient vraiment les hommes préhistoriques

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Le fait d’ajouter des plantes ou des graines à son dîner et de modifier le goût des aliments est une habitude humaine qui remonte au moins à 70.000 ans, selon de nouvelles découvertes.

Dans la grotte de Shanidar (Zagros, Kurdistan irakien), associée aux premiers humains modernes, les archéologues ont découvert des fragments d'aliments anciens, notamment de la moutarde sauvage et de la térébinthe (pistache sauvage) mélangés à des aliments.| Anhui Provincial Museum, Hefei, 2012, Gary Todd via Wikimedia Commons
Dans la grotte de Shanidar (Zagros, Kurdistan irakien), associée aux premiers humains modernes, les archéologues ont découvert des fragments d’aliments anciens, notamment de la moutarde sauvage et de la térébinthe (pistache sauvage) mélangés à des aliments.| Anhui Provincial Museum, Hefei, 2012, Gary Todd via Wikimedia Commons

Nous, les humains, ne pouvons pas nous empêcher de jouer avec la nourriture –des livres entiers ont été écrits rien que sur les mille et une façons de cuisiner les pommes de terre. L’industrie de la restauration est née de notre amour pour les saveurs nouvelles et intéressantes des aliments.

Restes alimentaires carbonisés

L’analyse par mon équipe des plus anciens restes alimentaires carbonisés jamais découverts montre que le fait d’agrémenter son dîner est une habitude humaine qui remonte à au moins 70.000 ans.

Vous pourriez très bien imaginer nos ancêtres en train de déchirer à mains nues des ingrédients crus ou de rôtir de la viande sur le feu, conformément aux stéréotypes ancrés dans nos représentations collectives. Mais notre nouvelle étude montre que le régime alimentaire des Néandertaliens et des Homo sapiens était complexe, impliquant plusieurs étapes de préparation, et qu’ils s’efforçaient d’assaisonner leurs mets et d’utiliser des plantes aux saveurs amères et piquantes.

Ce degré de complexité culinaire n’a jamais été documenté auparavant chez les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique. Avant notre étude, les plus anciens restes alimentaires végétaux connus étaient originaires d’Asie du Sud-Ouest; ils provenaient d’un site de chasseurs-cueilleurs jordanien vieux de 14.400 ans, découvert en 2018.

Images au microscope électronique à balayage de restes alimentaires carbonisés. À gauche: l’aliment ressemblant à du pain trouvé dans la grotte de Franchthi. À droite: fragment d’aliment carbonisé provenant de la grotte de Shanidar avec des pois sauvages. | Ceren Kabukcu

Nous avons examiné les restes alimentaires de deux sites du Paléolithique tardif, qui couvre une période de près de 60.000 ans, afin d’étudier les régimes alimentaires des premiers chasseurs-cueilleurs. Nos preuves reposent sur des fragments d’aliments végétaux préparés (morceaux de pain brûlé, galettes, morceaux de bouillie) trouvés dans deux grottes.

À l’œil nu, ou sous un microscope de faible puissance, ils ressemblent à des miettes ou morceaux d’aliments carbonisés, avec des fragments de graines. Mais un puissant microscope électronique à balayage nous a permis de distinguer les détails des cellules végétales.

Les chefs préhistoriques

Nous avons trouvé des fragments d’aliments carbonisés dans la grotte de Franchthi (Égée, Grèce) datant d’environ 13.000 à 11.500 ans. Nous y avons découvert un fragment d’un aliment finement moulu qui pourrait être du pain, de la pâte à frire ou un type de bouillie, mais aussi des aliments riches en graines de légumineuses et grossièrement moulus.

Dans la grotte de Shanidar (Zagros, Kurdistan irakien), associée aux premiers humains modernes il y a environ 40.000 ans et aux Néandertaliens il y a environ 70.000 ans, nous avons également trouvé des fragments d’aliments anciens. Il s’agissait notamment de moutarde sauvage et de térébinthe (pistache sauvage) mélangés à des aliments. Nous avons découvert des graines d’herbes sauvages mélangées à des légumineuses dans les restes carbonisés des couches néandertaliennes. Des études antérieures à Shanidar ont trouvé des traces de graines d’herbes sauvages dans le tartre des dents de Néandertal.

Sur les deux sites, nous avons souvent trouvé des graines de légumineuses moulues ou pilées, comme la vesce amère (Vicia ervilia), le pois chiche (Lathyrus spp) et le pois sauvage (Pisum spp). Les personnes vivant dans ces grottes ajoutaient les graines à un mélange qui était chauffé avec de l’eau lors du broyage, du pilonnage ou de l’écrasement des graines trempées.

La majorité des mélanges de légumineuses sauvages étaient caractérisés par un goût amer. Dans la cuisine moderne, ces légumineuses sont souvent trempées, chauffées et décortiquées (élimination de l’enveloppe de la graine) pour réduire leur amertume et leurs toxines. Les vestiges anciens que nous avons trouvés suggèrent que les humains font cela depuis des dizaines de milliers d’années. Mais le fait que les téguments des graines n’aient pas été complètement retirés laisse penser que ces personnes voulaient conserver un peu de leur saveur amère.

Vue de la grotte de Shanidar à Zagros, au Kurdistan irakien. | Chris Hunt / Image fournie par l’autrice

Ce que les études précédentes ont montré

La présence de moutarde sauvage, avec son goût piquant caractéristique, est un assaisonnement bien documenté dans la période acéramique (le début de la vie villageoise dans le sud-ouest de l’Asie, 8500 avant J.-C.) et pour les sites du Néolithique ultérieur dans la région. Des plantes telles que l’amande sauvage (amère), le pistachier térébinthe (riche en tanin et huileux) et les fruits sauvages (piquants, parfois acides, parfois riches en tanin) sont omniprésentes dans les restes végétaux du sud-ouest de l’Asie et de l’Europe au cours du Paléolithique supérieur (il y a 40.000 à 10.000 ans).

Leur inclusion dans des plats à base d’herbes, de tubercules, de viande, de poisson, aurait conféré une saveur particulière au repas. Ces plantes ont donc été consommées pendant des dizaines de milliers d’années dans des régions distantes de plusieurs milliers de kilomètres. Ces plats pourraient être à l’origine des pratiques culinaires humaines.

D’après les plantes trouvées, il ne fait aucun doute que l’alimentation des Néandertaliens et des premiers hommes modernes en comprenait une grande variété. Des études antérieures ont découvert des résidus alimentaires piégés dans le tartre des dents des Néandertaliens d’Europe et d’Asie du Sud-Ouest, prouvant qu’ils cuisinaient et mangeaient des herbes et tubercules comme l’orge sauvage, et des plantes médicinales. Les restes de végétaux carbonisés montrent qu’ils cueillaient des légumineuses et des pignons.

Des résidus végétaux trouvés sur des outils de broyage ou de pilonnage du Paléolithique supérieur européen suggèrent que les premiers humains modernes ont écrasé et grillé des graines d’herbes sauvages. Des résidus provenant d’un site du Paléolithique supérieur dans la steppe pontique, en Europe orientale, montrent que les anciens pilaient les tubercules avant de les manger. Des preuves archéologiques provenant d’Afrique du Sud, il y a déjà 100.000 ans, indiquent que Homo sapiens utilisait des graines d’herbes sauvages écrasées.


Un foyer néandertalien découvert dans la grotte de Shanidar. | Graeme Barker / Image fournie par l’autrice

Si l’homme de Néandertal et les premiers humains modernes se nourrissaient de plantes, cela n’apparaît pas de manière aussi constante dans les données d’isotopes stables provenant des squelettes, qui nous renseignent sur les principales sources de protéines dans le régime alimentaire au cours de la vie d’une personne.

Des études récentes suggèrent que les populations néandertaliennes d’Europe étaient des carnivores de haut niveau; d’autres montrent que les Homo sapiens semblent avoir eu une alimentation plus diversifiée que les Néandertaliens, avec une plus grande proportion de plantes. Mais nous sommes certains que ces preuves d’une certaine complexité dans la préparation des aliments et la recherche du goût est le point de départ de nombreuses découvertes au sujet des premiers sites de chasseurs-cueilleurs de la région.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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