«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

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La série turque décrit une épidémie dont le vecteur est le langage. Un phénomène inimaginable et qui pourtant paraît déjà presque là.

Dans la série Hot Skull, mettre un casque antibruit est un geste barrière contre le virus. | Capture d'écran Aperçu des Films via YouTube
Dans la série Hot Skull, mettre un casque antibruit est un geste barrière contre le virus. | Capture d’écran Aperçu des Films via YouTube

Alors que le mouvement de contestation s’étend en Chine contre les confinements à répétition, les contrôles sanitaires, la surveillance numérique de masse et les «algorithmes de répression» dévoilés par l’ONG Human Rights Watch, une série télé turque, Hot Skull, récemment mise en ligne par Netflix, décrit la mise en place d’un système autoritaire à la faveur d’une mystérieuse épidémie.

L’histoire se déroule dans une Istanbul méconnaissable, quadrillée par les forces de police, en proie à une épidémie inédite et incontrôlable. Le virus s’attaque au langage et il se transmet non pas par le toucher ou la voie orale, mais par l’ouïe. Son milieu contagieux, c’est la conversation. Il n’y a aucun remède ni vaccin contre ce virus qui détruit le langage. Car l’épidémie ne s’attaque pas seulement aux êtres parlants, elle s’en prend aux mots directement, elle les liquéfie sous la pression ou les fige…

Le virus se dépose sur les mots comme une mousse envahissante. Il brouille leur sens et perturbe les fonctions du langage qui règlent notre rapport aux autres et au monde. Il pénètre partout, désorientant les acteurs, les vouant à la folie du langage livré à lui-même, sans la butée du réel. Maladie auto-immune du langage, le virus désoriente les sujets. Il aggrave et exacerbe tous les maux de cette société et affaiblit notre capacité à les nommer et à les analyser.

Tout individu contaminé par le virus voit aussitôt dépérir ses fonctions langagières; il se met à parler un langage incompréhensible, une sorte de bande-son de rêves éveillés constituée de fragments de phrases désarticulées, de suites de mots incohérents, d’onomatopées, de cris comme les paroles gelées de la fable de Rabelais, que la rigueur de la crise a transformées en glaçons, visibles mais inaudibles, des «dragées, perlées de diverses couleurs» qui recèlent des musiques invisibles, des significations congelées…

«Nous y vîmes des mots de gueule, écrit Rabelais, des mots d’azur, des mots de sable, des mots dorés, lesquels, quelque peu échauffés entre nos mains, fondaient comme neige… des paroles piquantes, des paroles sanglantes proférées par une gorge coupée, des paroles horribles et autres déplaisantes à voir. D’autres en dégelant rendaient des sons comme tambours, clairons ou trompettes. Nous entendîmes miaulements qui étaient comme langage humain.»

Gestes barrières anti-conversation

Le porteur du virus est qualifié de «babilleur» (jabberer), car il est atteint de «babillage» convulsif (jabbering). Mis à l’isolement ou sommairement exécuté, le babilleur est considéré par les autorités comme un danger pour la population, un sous-homme, une sorte de zombie privé de langage cohérent, un fantôme à éliminer. Le babilleur est à la fois pathologisé, animalisé et diabolisé. Sa seule utilité est de servir de cobaye pour la recherche du vaccin.

Unique moyen de se protéger de la contagion du jabberer: porter un casque antibruit, limiter les conversations, respecter l’équivalent sonore des gestes barrières, une «écoute barrière», creuser la distanciation dans le langage. Côté pouvoir, toujours la même palette répressive: contrôle social, quadrillage des populations, assignation à résidence, surveillance numérique.

«Si l’impudence rhétorique de Hitler a produit un effet aussi monstrueux, c’est parce qu’elle a pénétré […] dans une langue qui jusqu’ici avait été épargnée par elle.»

Victor Klemperer dans LTI

Au cœur de la pandémie, dans une Istanbul ravagée par les flammes et parcourue par les brigades d’intervention, un ancien linguiste, Murat Siyavus, est le seul à être mystérieusement immunisé; aidé par une organisation de résistance clandestine (les «plus un»), il enquête sur les moyens de faire face à la pandémie. Traqué par l’impitoyable organisation qui lutte contre l’épidémie, Murat est contraint de quitter la zone de sécurité et de fuir au milieu des flammes et des ruines d’Istanbul pour organiser la résistance.

Novlangue nazie

Ce linguiste acharné à combattre ce que la série qualifie d’«épidémie sémantique» en évoque un autre: Victor Klemperer, qui observa pendant la Seconde Guerre mondiale les transformations que le nazisme faisait subir à la langue allemande. Ce «témoin jusqu’au bout» qu’évoque, dans son très beau livre, Georges Didi-Huberman (Éditions de Minuit, 2022), a tenu un journal jusqu’en 1945 dans lequel il notait, chaque matin avant de se rendre à l’usine, les progrès de la novlangue nazie. Son ouvrage de référence s’intitule LTI (Lingua tertii imperii, c’est-à-dire «la langue du Troisième Reich»):

«Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme? Étaient-ce les discours isolés de Hitler et de Goebbels, leur déclaration à tel ou tel sujet, leurs propos haineux sur le judaïsme, sur le bolchevisme? […] Non, l’effet le plus puissant ne fut pas produit par des discours isolés, ni par des articles ou des tracts, ni par des affiches ou des drapeaux. […] Le nazisme s’insinua dans la chair et dans le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptés de façon mécanique et inconsciente. C’est toujours au gré de rencontres, dans un échange qu’il interrompt, que le poison de la LTI manifeste son emprise sur l’esprit. […] De mon point de vue de philologue, je continue de croire que si l’impudence rhétorique de Hitler a produit un effet aussi monstrueux, c’est justement parce qu’elle a pénétré, avec la violence d’une épidémie nouvelle, dans une langue qui jusqu’ici avait été épargnée par elle.» Une épidémie!

La métaphore de l’épidémie, omniprésente dans les analyses de Klemperer, perd son caractère de métaphore dans la série Hot Skull. Elle est devenue réalité. Un pas est franchi: de la métaphore à la réalité, des effets à la cause, des symptômes au virus lui-même. La maladie du langage n’est plus simplement un effet de la pandémie, elle est la pandémie elle-même. Le virus s’attaque directement au langage, il détruit la possibilité même de la communication entre les humains.

Cette épidémie sans précédent, qui ne ressemble à aucune autre dans ses modes de diffusion virale, fait basculer notre imaginaire épidémique dans ce qu’on pourrait appeler «un impensable familier», un phénomène inimaginable et qui nous paraît tout à fait possible et presque déjà là. Comment qualifier une telle épidémie sémantique, sinon comme un cauchemar logique?

«Nous vivons dans notre langue, écrivait l’historien et philosophe Gershom Scholem à son homologue Franz Rosenzweig le 26 décembre 1926, comme des aveugles qui marchent au-dessus d’un abîme… Cette langue est chargée de futures catastrophes… Le jour viendra où elle se retournera contre ceux qui la parlent.»

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