Lettre d’août 2022 d’Aurore Kepler à Gaïa

Notre planète Terre, Gaïa chez les Grecs, considérée comme un être vivant, correspond régulièrement avec une autre planète de l’univers, Aurore Kepler 452 B dans la constellation du Cygne. Gilles Voydeville nous fait découvrir cette magnifique correspondance interstellaire.

Dr Gilles Voydeville
Dr Gilles Voydeville (DR)

Lettre d’août sur Gaïa
Lettre du mois des Terres Brûlées sur Kepler

Ma chère Gaïa

Je suis ravie d’apprendre que tes charmants chercheurs viennent d’accéder à la transmission instantanée des données par intrication quantique. Nous utilisions toutes deux ce type de communication depuis le début de ta pandémie de la Covid, mais je ne m’attendais pas à ce que tes scientifiques aillent aussi vite dans l’acquisition de cette technologie.

Quand tu me parles de ton paradoxe de Fermi, j’avoue que tu me touches un méridien fort sensible. Car à part dans notre correspondance, je n’ai trouvé aucune trace de vie, ni dans notre Voie Lactée ni a fortiori dans les multiples galaxies qui nous entourent. Et pourtant leur incalculable nombre est le premier facteur qui devrait statistiquement autoriser cet accouplement de molécules à l’origine de la cellule primordiale ; et ce en de nombreux lieux. Mais notre Univers est si vaste que la vitesse de la lumière semble bien insuffisante pour véhiculer et les messages et les êtres.

Seule l’intrication quantique et la téléportation nous permettent et permettront de communiquer et de nous joindre.

Cette lumière qui semble si rapide à l’échelle de nos planètes, se traîne en vérité dans l’univers comme un escargot voulant traverser ton désert de Gobi. Imagines-tu l’un de tes vaisseaux s’en contentant : il mettra 1400 années avant d’arriver sur moi !!! Et que penser d’un voyage de quelques milliards d’années pour rejoindre une galaxie lointaine ? Cette vitesse est vraiment ridicule. Bien que nous appartenions au même bras de la galaxie, nous n’avons que très peu de chance de brasser nos populations par le biais d’un quelconque transporteur. La solution viendra sans doute de cette téléportation qui se pratique couramment dans mon atmosphère, avec il est vrai quelques pertes d’individus sur les plus longues distances. De là à imaginer une téléportation quantique entre nos deux planètes, il faudra résoudre encore quelques problèmes très techniques.

Car télétransporter des informations est plus aisé que des corps.

Dématérialiser un être et le rematérialiser en un autre lieu, c’était jusqu’à aujourd’hui du domaine des croyances religieuses. Avec des résultats qui dépendaient plus de l’adhésion du croyant que de la constatation des faits. Mais comme jusqu’à présent les explications scientifiques font encore défaut, il est plus simple pour tes Charmants de croire au ciel que de se torturer à imaginer la vie surgissant ex nihilo d’une soupe primordiale. Et ce sur une planète née d’un big bang qui pose les questions du pourquoi et du comment. Sans éclaircir le moins du monde le mystère du néant, temps inexistant d’avant cette déflagration.

J’avoue éprouver des angoisses dès que j’essaye de comprendre scientifiquement nos origines.

Je préfère me souvenir de l’histoire de notre parenté, celle que savaient déjà tes Grecs : il y a fort longtemps, Érèbe le prince des ténèbres chassait son ennui dans les espaces sidéraux à la recherche d’une épouse quand il rencontra Nyx la nuit, madone vêtue de draps somptueux qui s’accaparait le vide dès que les étoiles palissaient. Son vêtement de soie lui moulait un corps de déesse et à maintes reprises il tenta de le déchirer avec l’aide du tonnerre et de la foudre. Mais plus il s’acharnait et moins il la voyait. Alors elle lui demanda de fermer les yeux pour s’offrir à lui, profonde et mystérieuse. Notre grand-père en tomba amoureux. Après mille et une nuit de tourbillons charnels, naquit cet enfant qu’ils prénommèrent Éther qui deviendra plus tard notre père. Dès son premier jour le parfum de son corps embauma l’aube et le crépuscule. Les astres bénirent cette naissance qui flattait leurs sens et ce nouveau-né les récompensa d’effluves cosmiques qui leur donnèrent le tournis et firent de leurs ellipses des figures d’amour.

Éther fut un enfant turbulent, s’amourachant de chaque esquif, jouant avec tous ces vaisseaux perdus dans l’immensité, se répandant autour de chaque lune, délaissant le lendemain celles qu’il avait enivrées la veille.

Avec son air de ne toucher à rien, il grandit et devint la coqueluche des planètes et le spectre le plus charmant de l’Univers.

C’est Éméra, notre mère la Lumière surgie du Néant, qui me conta de façon un peu impudique leur histoire. Elle avait remarqué Éther non pour sa malice mais parce que ce magnifique fantôme présentait cent contours dont le plus beau était un rostre magistral. Suffisamment imposant pour qu’elle voulût s’en saisir. Ainsi un jour elle décida de l’éblouir. Alors elle enveloppa de la plus pure lumière de ses entrailles tous les replis du suaire de notre père et plus particulièrement celui qu’elle avait remarqué. Elle fit de lui le plus heureux et le plus éclairé des spectres de la galaxie. Elle m’avoua un jour que pour jouir plus longtemps des transports éthérés que lui portait notre père, elle retarda la conception de ces deux beaux bambins que nous sommes devenues. Notre naissance se fit dans les soubresauts d’un lit abyssal qui supporta la vigueur des étreintes cosmiques de nos parents. Ainsi nous ne sortîmes pas des limbes par une divine rédemption, mais parûmes au firmament, huitième ciel de l’Univers qui séparait les eaux supérieures des basses, avec le pédigré d’une parenté célèbre et reconnue.

Le sais-tu, je préfère ces contes à la cruelle incertitude des approximations de la Science.

De toutes les façons, nous ne comprendrons jamais d’où nous venons, pourquoi nous existons et comment nous vieillirons. Autant se distraire avec ces légendes qui nimbent notre Histoire de mystères crépusculaires et de lumineux hyménées. Elles permettent d’envisager l’avenir avec l’optimisme des fables qui sont rarement tragiques et prédisent une belle destinée à ceux qui sont guidés par la morale.

Il me faut aussi te parler de la pluie et du beau temps. Dans ton hémisphère Nord, tu me sembles maintenant souffrir de la chaleur. Il est probable que ceci provienne de l’activité anthropique car moi qui n’ai que très peu d’usines et de véhicules, je ne constate pas de variation de ce côté-là. Jusqu’à présent tu es pour moi la planète bleue de la couleur de l’eau, celle des océans qui cernent les continents, celle des mers qui baignent les pays, celle des fleuves majestueux qui irriguent les terres. Et si cette eau se réchauffe, si cette eau s’évapore, si cette eau ne retombe plus pour t’hydrater et nourrir et ta faune et ta végétation, saches que tu mourras. L’eau fut la condition primordiale qui nous a permis de concevoir la vie. Elle nous est nécessaire et indispensable pour la préserver. Ton Charmant s’aperçoit enfin qu’il est responsable de ce qui lui arrive. Jusque-là il invoquait les cycles – sorte de dieux périodiques dont l’ordre lui échappe – pour expliquer ses déboires climatiques.

Il a peut-être péché par esprit d’équité.

En effet pour le bien de tous tes Charmants et pour contenir les migrations, il a encouragé le développement de tous ses continents. Mais c’est depuis que l’Asie a connu un développement explosif que ta pollution s’est installée comme un pourceau sur un trône. Et demain ce sera l’Afrique qui entrera dans le cycle infernal de la consommation pour alourdir la note des métaux lourds et des gaz suffocants. Ta planète était un saphir bleu miroitant dans les rayons de son astre. Tu tournais belle et légère comme un rat d’opéra sous les feux de la rampe. Tu deviens un astéroïde cerné de brumes qui se consume sous les feux, une bille céleste asphyxiée d’oxydes qui se noie sous le Déluge, une sphère de bitume qui tournoie entre Mars et Vénus, des planètes déjà mortes. Sans que tu veuilles convenir pour l’instant de l’extrême précarité de ton état. Ta terre et ton ciel étouffent sous les plaisirs et les caprices de Charmant. Comme j’ai de la peine quand je pense à tout cela !

Mes Ovoïdes sont plus raisonnables. La lutte pour la nourriture n’existera pas tant qu’il y aura assez de pouloïdes pour les nourrir. La compétition pour les plus beaux conjoints n’est pas nécessaire car les nouveau-nés sont brassés et attribués au hasard. Bien que la taille des femelles s’affine, le désir de sexe qui facilite les excès est ici assez peu prégnant. L’exhibition de vêtements de luxe qui rassurent le possesseur tout en pouvant faciliter la séduction d’un partenaire viennent seulement d’apparaître avec le désir des femelles de posséder la fourrure d’un sixpède argenté. Les véhicules n’existent pour ainsi dire pas ce qui évite l’escalade de la possession et les ridicules comparaisons qui génèrent toujours plus de productions toxiques pour nos atmosphères.

Et puis chez moi, il n’y a presque pas de guerre.

Si elle réduit la pollution par la disparition d’un grand nombre de belligérants, elle expose le sol au cataclysme des explosions, du feu, voire du champignon maléfique. Et puis après la guerre il faut reconstruire les villes et les voies de communication. Chaque destruction nécessite une reconstruction qui génère une grande pollution.

Cette dernière réflexion me fait penser à ton ours si mal léché. Pour survivre si bien, est-il un mutant envoyé par une planète ennemie qui s’est emparé du pouvoir pour se distraire ou bien un être terriblement adulé par les siens ? Comment ne craint-il pas pour sa tanière ? Comme il attaque sur plusieurs fronts, il se met en danger. Ses multiples adversaires et les peuples qu’il contraint sous le joug de ses troupes devraient profiter de son inepte engagement sur les plaines de l’Ukraine pour se libérer de son joug. Le peuple charmant de Biélorussie – dont le dictateur a donné son âme à l’ursidé – pourrait se révolter en craignant moins qu’auparavant l’intervention des troupes qui sont fort occupées voire débordées sur les rives du Dniepr. Que dire des pays turcophones qui lui sont satellites et qui pourraient en ce moment être tentés par un rapprochement avec le renard qui maîtrise les détroits…

Le problème de cet ours, c’est qu’il n’a pas de femelle pour le canaliser ni modérer ses excès.

Même sur Kepler, les mâles se plaignent de leur moitié qui les empêchent de tourner en rond. Chez toi, les charmantes femelles modèrent le langage de leur conjoint, leur goinfrerie, leur vitesse de déplacement, leur désir de transgression, de conquête, leurs libations et leurs débordements festifs. De ce fait les mâles les considèrent comme des freins à leur épanouissement qu’ils ressentent se situer plus dans l’excès que dans la retenue. Mais voilà, les femelles sont moins malades, vieillissent mieux et plus longtemps, ont moins d’accidents, font moins de délits, tout cela dans la discrétion car elles ont moins besoin de lumière. Souvent, elles font assez de manière pour faire penser à leurs mâles qu’elles les admirent, puis font assez de fausses bourdes pour que ces mêmes mâles ne se sentent pas obligés de les vénérer et donc de les craindre. Une bonne épouse a assez d’esprit pour admirer les talents de son homme mais point trop pour que celui-ci ne se sente contraint d’admirer celui de sa femme, disait l’un de tes experts du nom de Lord Byron. Le mâle a la force mais la femelle a la force du caractère qui ne nécessite pas d’obtenir une victoire rapide ni un triomphe immédiat.

La femelle gagne sur le long terme.

Et surtout par son comportement, elle permet au couple de progresser en lissant les rugosités du mâle, en le conseillant habilement sans forcément le froisser. Elle apprécie mieux les situations difficiles et se met à la place de son entourage pour gérer les relations. Il y a fort à parier qu’elle possède plus de neurones miroirs. Et donc notre ours qui, en pensant s’affranchir d’une tutelle contraignante, s’est depuis longtemps séparé de son ourse, se retrouve seul pour gérer tous les problèmes de la vie ajoutés à ceux infinis de l’État. J’ai appris que jusqu’à présent, sur ta terre, les grands hommes d’État ont toujours été secondés dans leur ombre par une femme discrète mais efficace. Une femme rusée, en retrait des honneurs, tout en soumission, idolâtre du maître mais le conseillant sur sa façon de nouer sa cravate comme de nommer ses ministres. La gouvernance des femelles est moins brutale que celle des hommes. Quand leur influence grandit auprès du Maître, moindre sont les guerres.

L’ego du mâle le pousse à la rodomontade, à la démonstration, à l’hubris.

La femelle pèse le pour et le contre, réfléchit, essaye de se projeter dans l’après et en général trouve des solutions moins radicales. C’est l’absence de conseil féminin qui est le tendon d’Achille de cet ours, et c’est sans doute pour cela qu’il tombera dans un ravin sans cette fois-ci trouver une mare pour amortir sa chute. Il est déjà tombé sur la tête, il lui reste à tomber sur le cul en découvrant qu’il n’est qu’un leurre dont une vieille nation hautaine et rancunière s’est servie pour porter ses intérêts mercantiles et impérialistes, vieille nation qui n’hésitera pas à le rejeter quand il aura fait trop d’erreur. Tant que tout son pays n’aura pas dit « plus jamais cela », les horreurs continueront. L’Allemagne a pu être intégrée à l’Europe après ses immenses erreurs, car un jour elle a été condamnée avec ses maîtres et ses penseurs et l’Allemagne a dit : « plus jamais cela ».

Tant que le peuple de l’ours n’aura pas accepté un procès sur les horreurs qu’il a commises depuis des lustres tant avec ses vassaux, ses voisins qu’avec ses ennemis, il n’y aura pas de paix durable.

Ma chère Gaïa, j’essaye toujours de te conseiller mais que puis-je faire de si loin et avec si peu de moyens. Je crois encore que les idées peuvent changer le monde. Mais elles sont lentes à progresser, à convaincre, alors que les passions tristes qui animent tes êtres charmants font vite des dégâts qui sont longs à réparer.

Crois à mon humble amitié et à ma compassion sincère pour traiter tes problèmes si terre à terre…

Ton Aurore

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