Marc Fesneau : « La décroissance ne doit pas s’imposer »

Néonicotinoïdes, bassines, bio, grippe aviaire… Le Loir-et-chérien, devenu ministre de l’Agriculture en mai 2022, se fait le porte-voix des agriculteurs, fustige les solutions « simplistes » et encourage la souveraineté alimentaire de la France.

L’année 2022 n’aura pas été de tout repos pour Marc Fesneau. Guerre en Ukraine, prix des céréales et inflation, changement climatique : l’ex-député Modem du Loir-et-Cher, nommé en mai dernier, ne manque pas de boulot. Il a reçu La NR, mardi 24 janvier, dans son bureau au ministère de l’Agriculture à Paris, au lendemain de son annonce surprise de ne pas accorder de dérogation à la filière betterave pour l’utilisation de néonicotinoïdes en 2023.

Être ministre de l’agriculture, c’est gérer le déclin ?

« Non. Ce n’est pas la décroissance qui doit s’imposer. Mais si on veut s’en sortir, il faut pas raconter des sornettes et faire croire aux agriculteurs que ça va être comme avant. Ils le savent et il faut les accompagner. Ce n’est pas gérer le déclin, mais gérer des choses contradictoires, comme le défi climatique. Il est immense pour l’agriculture car cela vient impacter les productions. Mais le secteur est en capacité d’y répondre, notamment par le stockage du carbone. Ce qui serait facilitant, ce serait que la société se saisisse de ces questions. Pas dans la simplicité mais dans la complexité. »

Hier (lundi), vous avez annoncé la fin des dérogations pour l’utilisation des néonicotinoïdes. Comment sauver la filière betterave sucrière ?

« Il faut qu’on garantisse le risque de perte, en particulier dans notre région, durement touchée par la jaunisse – ce n’est pas le cas dans les Hauts-de-France et dans le Grand Est. Il faut aussi qu’on réassure les outils industriels. Le jour où il n’y en aura plus, il n’y aura plus de betterave. »

La chasse, c’est pas un truc de nantis

Marc Fesneau ministre de l’Agriculture

Cette aide vaut pour 2023 ou aussi pour les années suivantes ?

« Je suis là pour sauver la filière et assurer notre souveraineté. On mettra les moyens qu’il faut pour passer le cap et trouver les alternatives. »

Comment indemniser les dégâts provoqués par le grand gibier dans les cultures ?

« Avec la pullulation de gibier qui provoque plus de dégâts et le prix des céréales qui a augmenté, on allait à la faillite des fédérations départementales de chasse. Les mesures à prendre, c’est d’abord que le gouvernement s’est engagé à payer la surcote liée à l’augmentation du prix des céréales. Parallèlement, les agriculteurs et les chasseurs doivent aussi se mettre d’accord sur des mécanismes de protection comme les clôtures électriques, financées par les fédérations, afin de faire baisser de 30 % les dégâts des gibiers.

On a un modèle de chasse qui a plutôt privilégié le grand gibier et cela pose des problèmes d’équilibre. Les populations doivent diminuer, c’est la responsabilité des chasseurs. »

Les battues administratives sont-elles appelées à se multiplier, comme récemment en Indre-et-Loire ?

« Une battue administrative, c’est quand vous constatez des dégâts et que les gens n’agissent pas. L’État n’a pas vocation à se substituer à ce qui doit se faire normalement par les chasseurs. »

Bassines : « Quelle alternative y a-t-il ? »

Une grande partie de la société veut que les règles encadrant la chasse évoluent. Le plan annoncé récemment propose des petites mesures

« La chasse, c’est pas un truc de nantis. Il suffit d’y être allé une fois ou deux pour s’en rendre compte. Est-ce que la solution, c’est de séparer les usages ? Faire la journée du randonneur, la journée du chasseur, la journée du pêcheur ?

Ce n’est pas ma conception de la société. Ça c’est du communautarisme rural. Il faut qu’on arrive à partager les espaces, qu’on s’entende, qu’on se comprenne. La chasse au gros gibier, c’est 7 à 10 jours par an. On doit pouvoir cohabiter. »

La grippe aviaire est-elle hors de contrôle ?

« Cette année, non (touche le bois de la table). Si nous n’avions pas mis 1,1 milliard sur la table l’an dernier, il n’y aurait plus de filière. Néanmoins, ça ne suffit pas : si tous les ans, on fait pareil, ce n’est plus une filière. Il faut d’autres perspectives. On travaille depuis début janvier à une stratégie vaccinale. On veut aussi dé-densifier.

L’an dernier, on a failli perdre tout le patrimoine génétique des canards pour foie gras, concentré dans une seule zone. Cinquante ans de travail auraient pu être ruinés par la grippe aviaire. Ça ne veut pas dire moins d’élevage, d’autant plus que la moitié de la volaille qu’on consomme est importée, mais mieux les répartir. »

Sur les réserves de substitution, vous tenez une ligne dure. Au vu des débordements à Sainte-Soline, n’y a-t-il pas un autre consensus à trouver ?

« Je vous pose à mon tour une question : quelle proposition alternative y a-t-il ? Je ne suis pas dur avec les opposants mais avec les fauteurs de troubles qui ne respectent pas la loi.

À Sainte-Soline, on passe de 21 millions de mètres cubes prélevés l’été à 6. Les agriculteurs s’engagent dans des réductions de volume, le changement des assolements, la réduction des produits phytosanitaires. C’est un modèle de substitution où on ne vient pas prélever dans la nappe au moment où elle est fragilisée.

Pour répondre à votre question, je suis favorable qu’on ait des ouvrages multi-usages : les utilisateurs, agriculteurs, pêcheurs, les entreprises qui nécessitent de l’eau se mettent autour de la table pour se demander « comment on partage l’eau cette année ». Ça serait plutôt sain. »

Ce sont les bassines ou la mort de l’agriculture ?

« La seule chose qu’ils (les opposants) proposent, c’est d’arrêter le maïs. Dans cette région du Poitou, 30 % de la surface en maïs a disparu. On peut faire des salades, mais les salades ont aussi besoin d’eau. Et puis, il faut arrêter avec les méga-bassines. Les étangs en Sologne, ce sont des méga-étangs (rires) ? Et sans le lac de Serre-Ponçon (Hautes-Alpes), on n’aurait ni énergie hydraulique ni agriculture dans le sud-est.

Pesticides : on n’y arrivera pas en interdisant

Marc Fesneau ministre de l’Agriculture

Les opposants ultra-minoritaires peuvent dire ce qu’ils veulent, moi ma responsabilité, c’est de m’assurer que dans 30 ans, on n’ait pas fait défaut aux besoins de souveraineté et qu’on ne soit pas obligé de tout importer du Brésil, de Russie ou du Canada. »

Les déconversions bio qui s’accélèrent, ça vous inquiète ?

« Oui, ça m’inquiète. Le sujet du moment, c’est l’inflation. Les mêmes questions se posent dans l’Allemagne. L’autre sujet est structurel : le bio a besoin de communiquer sur son côté proximité.

Il peut y avoir aussi des questions d’accompagnement des ménages : c’est ce qu’on est en train de voir avec le chèque alimentation. En même temps, on s’est peut-être bercés un peu d’illusion avec une croissance à deux chiffres. Il faut qu’on pense le bio en le stabilisant. »

La France est loin des objectifs de réduction des pesticides qu’elle s’était fixée. Pourquoi ça ne marche pas ?

« C’est compliqué de trouver des alternatives, il faut se le dire. Quand on a interdit les néonicotinoïdes en 2016, on n’a pas mis un rond dans la recherche. Ça ne se trouve pas tout seul. On n’y arrivera pas par l’interdiction. Si nous n’avons aucune panoplie, c’est la fin des filières. Il faut prendre molécule par molécule, filière par filière.

Pourquoi n’a-t-on pas de famine depuis soixante ans ? C’est parce que les produits phytosanitaires assuraient contre le risque de maladies. Je suis tout à fait déterminé à réduire les produits phyto. Il faut maintenant qu’on change de braquet et mettre des moyens sur la recherche. »

Dans la viticulture aussi ?

« Moins. La plupart des viticulteurs sont déjà avec très peu de produits. Le problème de la viticulture en bio, c’est l’utilisation du sulfate de cuivre. Si on leur interdit ça, ils n’ont plus rien. Croire que cela marche sans aucun produit, c’est pas vrai. Il faut trouver un équilibre. »

Épisodes de grêle dans l’Indre

Un violent orage de grêle s’était abattu dans la nuit du 22 au 23 mai 2022, sinistres les cultures de nombreuses exploitations agricoles. « Un fond d’urgence grêle doté de 40 millions d’euros a été mis en place en septembre 2022, fait savoir le ministère. 2,6 M€ ont été délégués à la région Centre-Val de Loire dont 1,5 M€ pour l’Indre. »

Lien source : Marc Fesneau : « La décroissance ne doit pas s'imposer »