Sans ses fans féminines et ses groupies, le rock n’aurait pas été le même

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[Épisode 2] Si les filles amatrices de rock sont aussi dénigrées, c’est surtout pour entretenir la posture virile des artistes. Leur rôle a pourtant été crucial dans l’histoire du genre musical.

«L'étalage d'une masculinité et d'une sexualité hétérosexuelle débridées était un élément crucial du mythe du rock.» | Alex Brisbey via Unsplash
«L’étalage d’une masculinité et d’une sexualité hétérosexuelle débridées était un élément crucial du mythe du rock.» | Alex Brisbey via Unsplash

L’épisode 1 est à lire ici.

Novembre 2021. Avec des amies, je me rends au concert du groupe britannique Mush dans la petite salle parisienne du Supersonic, repère à indie kids. Alors que l’air extérieur est déjà frigorifiant, semblable à un mois de janvier, l’atmosphère de la salle est moite tant la foule est compacte. Le show n’a pas encore commencé. Je suis devant la scène, et derrière moi un groupe de jeunes hommes ne cessent de pousser le public vers l’avant, compressant mon corps contre les baffles. Je me tourne alors et leur demande d’arrêter d’avancer inutilement. Un des garçons me lance, méprisant: «Tu connais la musique de Mush?»

Qu’est-ce que cela signifiait exactement? Que moi, femme, ne pouvais être là que par hasard, qu’il m’était impossible de connaître un groupe à seulement 8.000 écoutes mensuelles sur Spotify? Ou que la musique si déchaînée –ironie, Mush est un groupe d’indie rock sautillant– l’autorisait à agir comme s’il était seul?

Cette remarque sonne comme un vieux disque rayé. Quand est-ce que la culture rock a décrété que les femmes ne pouvaient comprendre ce qu’elles écoutaient et connaître des groupes pointus?

1966, le début de la fin

Pour y répondre, il faut regarder du côté de l’histoire de la presse rock et revenir à la période charnière de la fin des années 1960. Pour Norma Coates, professeure associée à l’Université Western Ontario et présidente de la branche américaine de l’association internationale pour l’étude de la musique populaire, c’est l’année 1966 qui est décisive.

«Cette année-là la série télévisée The Monkees est diffusée aux États-Unis [la série suit les aventures d’un groupe de rock équivalent du film des Beatles A Hard Day’s Night, ndlr]. C’est la première fois qu’un groupe est créé pour la télévision. Et la critique musicale émergente aux États-Unis les détestait, en raison de leur public: des jeunes adolescentes, les teenyboppers. Pour elle, c’était des jeunes filles stupides, sans discernement, qui ne comprenaient rien. La musique pop, les boys bands ont alors commencé à être perçus comme inauthentiques et préfabriqués», explique-t-elle.

Et puis, en 1967, un événement vient bousculer l’histoire de la musique: l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles. Un an auparavant, les Fab Four ont décidé de ne plus se produire sur scène. Leur dernière tournée a été éreintante. Les polémiques se sont accumulées –John Lennon s’est attiré les foudres des conservateurs après avoir déclaré, dans une interview: «Nous sommes plus populaires que Jésus»–, et il s’est développé un sentiment de ras-le-bol au sein du groupe –les musiciens ne pouvaient pas s’entendre jouer en raison des cris du public.

L’album Sgt. Pepper marque alors le début de leur période studio. «C’était un opus conceptuel. On devait l’écouter à la maison, seul, avec des écouteurs, pour en ressentir toute l’essence. Il n’a pas été joué en live, donc la production de la musique a été séparée des fans», analyse James Martin, ancien journaliste musical et professeur des industries créatives et culturelles à l’Université de Southampton Solent, au Royaume-Uni. Un revers pour toutes les femmes qui les soutenaient depuis leur début.

Au fond, c’est qui l’hystérique?

«La pop a été ainsi catégorisée comme musique frivole, tandis que la musique rock a été perçue comme sérieuse. Le rock était devenu masculin et la pop féminine, car seuls les hommes étaient des fans sérieux. Ils étaient considérés comme des poètes qui écoutaient de la musique seuls. Quant aux femmes, on pensait qu’elles n’étaient bonnes qu’à avoir des poster de stars sur les murs. Ce sont des bêtises, mais c’est autour de cette idée que l’industrie musicale s’est construite», développe le chercheur.

Pour Norma Coates, les teenyboopers, ces pré-adolescentes et adolescentes consommatrices de pop, «n’ont jamais retrouvé leur réputation après ça». Elles sont devenues le porte-étendard du mauvais goût. Ce qui a fait les beaux jours de la culture rock. Car selon les travaux de la chercheuse, pour que la culture rock soit perçue comme légitime, il fallait que quelque chose d’autre ne le soit pas… la culture des teenyboppers!

Et au passage, cette distinction entre pop futile et rock authentique a permis aux hommes fans de rock de s’affranchir de toute suspicion portant sur leur émotivité. En bref, l’hystérie c’est pour les femmes, les hommes, eux pensent et comprennent la musique. En réalité, lorsqu’on observe un instant la foule d’un concert, on se rend vite compte que les hommes ne sont pas en reste. Ils crient les paroles, se poussent, se pressent sur l’artiste quand il se joint à la foule, comme s’il était leur messie. Qui est hystérique?

Groupies and the other girls

À la fin des années 1960, une autre figure émerge dans les médias: la groupie, cette fan qui va jusqu’à coucher avec sa star préférée. Le 15 février 1969, le magazine Rolling Stone, figure de la contre-culture, sort un numéro spécial. Dans leur kiosque à journaux, les Américains découvrent en une ce jour-là le titre suivant: «Les groupies et les autres filles».

Dedans, une enquête consacrée à ces fans un peu particulières, des GTO’s –un groupe composé de groupies de Los Angeles, protégées de Frank Zappa et elles-mêmes devenues rockeuses– à Cynthia Plaster Casters –une jeune artiste délurée qui moule le sexe de musiciens en vogue pour en faire des sculptures. Enfin, cela, c’est ce que croient écrire John Burks, Jerry Hopkins and Paul Nelson, les trois journalistes à l’origine de cette édition. En réalité, cet article cristallise la masculinité hétérosexuelle dans la culture rock.

Au fil des pages, ils s’interrogent sur la valeur des groupies, dont certaines étaient mineures, ne l’oublions pas. Sont-elles des amantes, des bonnes amies qui font sentir les artistes comme une famille, comme le pense Jimmy Page, guitariste de Led Zeppelin? Ou bien inintéressantes et intéressées, utilisant les groupes seulement pour leur notoriété, comme le clame ce sympathique Jeff Beck, guitariste britannique? Peut-on différencier des «bonnes» groupies, celles qui sont quand même là pour la musique, des mauvaises, appelées «stars fuckers», qui seraient attirées par n’importe quelle célébrité?

Entretenir le mythe rock’n’roll

En fait, la sexualité agressive et active des groupies effraie. Jamais un homme n’a été réduit à l’état d’objet sexuel auparavant. D’après Norma Coates, il était alors hors de question qu’un artiste a qui on a accordé le statut d’icône le soit. Les groupies sont ainsi devenues source de pitié et de dérision, et leur sobriquet une insulte. Beaucoup de ces super fans ne s’y réfèrent d’ailleurs pas dans le numéro spécial de Rolling Stone.

En parallèle, les rock stars qui ne se privent pas de coucher avec leurs fans sont encensées par le magazine. Le train de vie rock’n’roll est célébré. «L’étalage d’une masculinité et d’une sexualité hétérosexuelle débridées était un élément crucial du mythe du rock», détaille l’universitaire dans son essai. Leur position subordonnée entretient la posture virile des artistes.

Depuis, cette idée selon laquelle les fans seraient sans jugeote ou seulement intéressées par le physique des artistes est restée dans le subconscient collectif. James Martin, ancien journaliste musical, se souvient: «Quand le hardcore punk a émergé dans les années 1980, est apparu le mouvement straight edge. Les gens croyaient au “no sex, no drugs, no alcohol”. On était tous là pour la musique. C’était un mouvement qui se disait inclusif, pour les femmes et les hommes. Mais les hommes appartenant à cette sous-culture appelaient les femmes des “porteuses de manteau”. Elles étaient chargées de tenir leurs affaires le temps qu’ils aillent s’éclater dans le pogo.» Ainsi, les femmes ne sont pas des fans comme les autres, elles ne sont même pas considérées comme membres de la communauté.

Le pouvoir des fans

Pourtant, leur rôle à travers les époques a été crucial. Sans les teenyboppers «hystériques», nous ne connaîtrions pas des artistes majeurs. Car oui, ce sont elles qui sont allées chercher les Beatles dans leur caverne à Liverpool, ce sont elles qui ont propulsé la carrière d’Elvis, des Rolling Stones ou encore de Harry Styles aujourd’hui.

À la fin des années 1960, les groupies jouaient aussi un rôle commercial majeur et d’entremetteuses. Frank Zappa le relève dans le numéro de Rolling Stone: «Si vous avez du succès auprès des groupies, vous vendrez 15.000 disques rien qu’à Los Angeles.»

Le journaliste Richard Goldstein, pionnier de la critique rock aux États-Unis et ancien rédacteur en chef de Village Voice, nous confie même que sa carrière aurait été tout autre sans l’intervention d’une certaine femme. «Linda McCartney [Eastman à l’époque, ndlr] était photographe à New York. Tous les groupes britanniques qui venaient dans cette ville voulaient la rencontrer. C’est elle qui m’a décroché mes premières interviews. Elle m’a dit: “Je vais prendre des photos de Donovan, viens avec moi et tu peux l’interviewer!”»

Finalement, Pamela Des Barres, reine proclamée des groupies, avait bien compris que ces femmes étaient l’objet de jalousie de la part des hommes. Dans son autobiographie, elle lâche, malicieuse: «Hé les filles, voyons les choses en face, tout le monde veut aller en backstage et les gens qui dénigrent les groupies n’auront jamais de pass all access.» Ne serait-il donc pas temps de redonner aux fans femmes ce qui appartient aux fans femmes? Reconnaissance et respect.

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