Se moquer des «groupies», c’est ne rien comprendre à l’histoire des femmes et de la musique

Temps de lecture : 6 min

[Épisode 1] Il est facile de ridiculiser les femmes s’époumonant devant les Beatles, les Rolling Stones ou les One Direction. Pourtant, il est bien normal qu’après des siècles de répression, les jeunes filles aient eu envie et besoin de s’amuser.

La police néerlandaise peine à retenir la foule lors du passage des Beatles à Amsterdam, le 5 juin 1964. | Hugo van Gelderen / Anefo via Wikimedia Commons
La police néerlandaise peine à retenir la foule lors du passage des Beatles à Amsterdam, le 5 juin 1964. | Hugo van Gelderen / Anefo via Wikimedia Commons

Nous sommes au début des années 2010. Feu le «Petit Journal» de Yann Barthès diffuse à la télévision sa chronique phare «Eau précieuse». À chaque venue de One Direction, Tokio Hotel, Justin Bieber ou autres pop stars à mèche (une période aux choix fashion douteux), le micro rouge vif de l’émission s’empresse d’aller à la rencontre des fans. Mais pas n’importe lesquels.

Ces jeunes filles aux dents ornées d’un joli appareil métallique et à la peau parsemée d’acné amusent. Ou du moins, leur passion démesurée. Patientes, elles se regroupent pancartes et mots doux à la main devant l’hôtel, la salle de concert, ou encore la radio accueillant leurs idoles, pour ensuite s’époumoner à leur vue.

À cette époque, je vis également cette période ingrate qu’est l’adolescence, où s’aimer relève plus des douze travaux d’Hercule que de la to-do list d’un blog de développement personnel. Face à cette chronique –dont le nom et le logo (un appareil dentaire évidemment) me ramènent à mon supplice quotidien–, ma réaction première est également de me moquer de ces jeunes filles.

Après tout, je vaux mieux qu’elles. Du haut de mes 12 ans, j’écoute des «vrais» groupes de musique comme The Strokes ou Arctic Monkeys. Pourtant, en 2011, c’est avec un petit dessin glissé dans ma poche que je me rends au concert de Julian Casablancas et sa clique à Paris. J’ai l’espoir naïf de croiser ceux qui décorent les murs de ma chambre. Finalement, je suis comme ces fans que «Le Petit Journal» aime ridiculiser, mais sans leur courage ni leur patience. Est-ce vraiment une tare? Comme une vie de stigmates n’est pas une option, j’ai enquêté.

La fanbase féminine de Franz Liszt

Quand on remonte le temps, on s’aperçoit que l’enthousiasme féminin pour des artistes masculins a toujours existé et qu’il n’a jamais été vu d’un très bon œil. Déjà, au XIXe siècle, la ferveur de la fanbase du pianiste hongrois Franz Liszt, composée de femmes qui, d’après le biographe Alan Walker, s’évanouissaient devant lui, avait était baptisée d’un doux sobriquet: la Lisztomania.

Une dénomination qui n’a rien de positif pour Norma Coates, professeure associée à l’Université Western Ontario et présidente de la branche américaine de l’association internationale pour l’étude de la musique populaire. «“Mania” veut dire qu’on devient fou, qu’on perd le contrôle. Chose dont les femmes sont déjà accusées. Elles seraient trop hystériques, ne seraient pas capables de contrôler leurs émotions», explique-t-elle.

Depuis, dès qu’un artiste éveille un brin d’exaltation parmi les femmes c’est la panique sur les boulevards, comme dirait Balavoine. «Dans les années 1920, Rudy Vallée [l’ancêtre des crooners, ndlr] a été le premier à utiliser un micro. Il pouvait être très intime dans sa manière de chanter, presque à l’oreille de l’auditeur, et en plus de cela il avait une voix très féminine. Il a créé l’affolement parmi les hommes du pays, qui l’accusaient de tirer profit des femmes et de les rendre folles», raconte Norma Coates.

Suivront ensuite, dans les années 1940, Frank Sinatra et ses jeunes fans, les «bobby-soxers», complètement diabolisées par les médias. Puis une décennie plus tard, le cas Elvis Presley. «Les gens pensaient qu’il allait corrompre les jeunes filles blanches, parce que c’était un jeune homme blanc dont la musique sonnait comme celle d’un artiste noir», observe l’universitaire.

Le rock’n’roll, musique libératrice

Mais en fait, que se passait-il réellement chez ces jeunes filles qui inquiétaient tant les commentateurs? Pour le comprendre, il faut se pencher sur les responsabilités qui pesaient sur les épaules des adolescentes. Durant des siècles, la valeur d’une femme se fondait sur sa virginité. Et les adolescentes en étaient les seules gardiennes. Elles devaient ainsi poser les limites de la séduction. Quelles étaient ces limites? Un baiser? Une caresse? Car pour être populaires aux yeux des garçons, elles ne devaient paraître ni puritaines ni «bon marché».

Dans son essai Beatlemania: Girls Just Want to Have Fun, la journaliste et féministe Barbara Ehrenreich raconte: «Il s’agissait implicitement d’une stratégie matrimoniale basée sur des mois de taquineries sexuelles, jusqu’à ce que le jeune homme frustré craque et fasse sa demande en mariage.» Un rôle éreintant pour une ado, avouons-le.

Les Beatles représentent, selon
la journaliste Barbara Ehrenreich,
une sexualité libre, amusante
et exubérante.

Alors quand arrive le rock, cette musique explicitement sexuelle, où les artistes sont aux antipodes du petit ami américain idéal, c’est-à-dire de classe moyenne, propre sur lui, patriote et respectueux des règles maritales, les jeunes filles se sont autorisées à fantasmer. «Elles ont été amenées à aimer le rock. Dans ce contexte répressif, évidemment qu’elles étaient agitées», commente Norma Coates.

Les craintes des médias et conservateurs étaient fondées: ces ados, que l’on nommait teeny-boppers, préparent un renversement social. Le dernier élément déclencheur est sur le point de toucher les États-Unis: la Beatlemania (encore une!). Lorsqu’en 1964, les Beatles, aux cheveux longs et à l’accent exotique débarquent sur le sol américain, le pays est maussade –Kennedy a été assassiné un an plus tôt– et encore puritain.

Rapidement, ils bousculent la rigidité américaine et deviennent la coqueluche d’une génération de baby-boomeuses. Pourquoi? Parce qu’ils représentent, selon Barbara Ehrenreich, une sexualité libre, amusante et exubérante. On a tendance à l’oublier, mais à l’époque les Beatles étaient considérés comme androgynes. Leur longue coupe au bol, devenue signature, s’éloigne de la norme.

Après le maquillage d’Elvis, le féminin et le masculin continuent à se brouiller. Les adolescentes ont envie de s’amuser et elles le crient. Ce sont les prémices de la révolution sexuelle qui déferlera sur les États-Unis à la fin des années 1960.

«Je voulais être Mick Jagger
et baiser Brian Jones»

C’est peu de dire que la Beatlemania a frappé fort. Qui aurait imaginé que des jeunes filles se battent avec des policiers pendant quatre heures pour obtenir des billets pour un concert? Ce genre d’histoires abondent dans les médias. On s’amuse comme on désapprouve leur comportement.

«Lors du “Ed Sullivan Show” [émission de divertissement à succès américaine, ndlr] des Beatles en 1964, le présentateur a demandé aux fans de se taire. Il disait: “Vous me promettez d’être silencieuses?”», rapporte Norma Coates. En parallèle, la transcription du show indique, à l’apparition de John Lennon: «Désolé les filles, il est marié.» Pas d’autre explication possible à l’attitude des filles, ces adolescentes seraient atteintes d’hystérie aiguë.

«Je ne voulais pas grandir et devenir une épouse et il me semblait
que les Beatles avaient le genre
de liberté que je voulais.»

Une ancienne teeny-bopper

Pourtant, derrière leur conduite se cachent des envies de liberté et d’émancipation. Une ancienne teeny-bopper de l’époque confie à Barbara Ehrenreich: «Je ne voulais pas grandir et devenir une épouse et il me semblait que les Beatles avaient le genre de liberté que je voulais: pas de règles, ils pouvaient passer deux jours allongés dans leur lit, ils se déplaçaient en moto, mangeaient au room service.»

Même son de cloche chez les groupies, ces super fans de la fin des années 1960 que l’on réduit souvent à leurs liaisons avec les artistes. «Depuis que j’ai commencé à analyser ma vie en écrivant ce livre, je me rends compte que je voulais être Mick Jagger et baiser Brian Jones. Mais je ne savais pas comment être Mick Jagger», révèle dans son autobiographie Bebe Buell, ancienne mannequin et groupie connue pour avoir fréquenté le chanteur longiligne des Rolling Stones.

On comprend bien que pour ces femmes, être sur scène relève du parcours du combattant. Il est bien plus facile pour elles de côtoyer ou d’épouser un artiste connu que de le devenir elles-mêmes. Une alternative toujours plus excitante que la vie d’épouse dévouée de leurs mères. Car partager la vie d’une rockstar signifie embrasser son train de vie.

Un symbole de ce que les femmes ne peuvent pas atteindre

Depuis, les choses n’ont pas vraiment changé. D’un côté, les médias continuent d’essentialiser les fans féminines et leur passion. En 2013, le magazine GQ va même plus loin en les humiliant.

Il dédie sa une au «boys band» britannique One Direction. L’article décrit le public du groupe comme: «des banshee[s] [créature mystique annonçant la mort par un cri ou hurlement, ndlr] enragées et mouilleuses de culottes qui s’arrachent les oreilles avec une ferveur hystérique lorsqu’on leur présente les objets de [leur] fascination». Il est d’ailleurs troublant de voir une presse adulte si fascinée par la sexualité de jeunes adolescentes.

De l’autre, bien que l’hégémonie du rock ne soit plus, et que la condition des femmes se soit améliorée en Occident, le rockeur est encore le symbole de ce que les femmes ne peuvent atteindre. Dans une société où les attentes envers elles sont toujours plus hautes –être une mère, une girl boss, mince, jolie, affirmée mais pas trop–, artiste est synonyme de liberté. Sur scène, un homme sera toujours acclamé par la foule, qu’il soit torse nu, avec un ventre à bière, mal fringué, les cheveux gras ou chantant faux. Un luxe rock’n’roll.

Lien source : Se moquer des «groupies», c'est ne rien comprendre à l'histoire des femmes et de la musique