Selon Thierry Millon d’Altares : une navigation à vue qui se complique

Directeur des études chez le spécialiste des données économiques Altares, Thierry Millon nous livre quelques clés sur les perspectives se dessinant à brève échéance pour la France. Monterons-nous dans le train du redémarrage de la croissance mondiale…

Dans quel état de santé se trouvent les entreprises en cette fin d’année 2022, selon les chiffres que vous collectez ?

Si on revient sur le début 2022, il y a des points qui ont bien fonctionné – même si le terme de résilience a été beaucoup utilisé pour le Covid. Les entreprises ont notamment investi et refait leurs capitaux propres. Nous constatons d’ailleurs chez Altares que les bilans rentrent vite, et que les résultats de 2021 sont de bonne facture, sans marges dépréciées. 2022 a démarré de façon confiante, la guerre en Ukraine est venue brutalement faucher cet élan. L’inflation a toutefois bénéficié à la croissance des chiffres d’affaires et la rentabilité s’est tenue. La croissance 2022 devrait être à 2,7 %, ce qui est une bonne nouvelle.

L’inconnu est sur le dernier trimestre. Les ménages sont les premiers acteurs économiques. La consommation pour les fêtes sera à surveiller ; elle est déterminante dans des secteurs comme l’artisanat alimentaire ou le prêt-à-porter, qui souffrent. En 2023, cela sera une autre histoire, les nuages sont sombres et nombreux : la hausse des prix de l’énergie, les remboursements des PGE et les recouvrements de l’Urssaf qui redémarrent – il y a des assignations au tribunal de commerce par exemple. On voit aussi des trésoreries qui diminuent et on constate qu’on rogne les marges.

Comment la France se situe-t-elle par rapport à ses voisins européens ?

La France a une inflation moins élevée qu’ailleurs. L’Allemagne est en train d’entrer en récession. Nous, en France, on aime ce qui est flat : on descend moins, mais il va falloir pouvoir repartir quand l’économie mondiale redémarrera… On a fait des sacrifices financiers et il va falloir payer l’addition. Il y a un risque de décrochage. Le redémarrage profitera à ceux qui seront capables de prendre des commandes. Les importateurs sont handicapés par la politique zéro Covid de la Chine ; les tensions sur les produits manufacturés, l’énergie et l’agroalimentaire renchérissent les produits et pèsent sur les frais d’exploitation. Or, nous n’avons pas une balance commerciale favorable.

La croissance devrait être autour de zéro. Serons-nous sous, ou sur la barre ?

Les risques de faillite augmentent. À quel niveau les voyez-vous s’établir ?

Les faillites auraient pu être bien plus élevées sans le « quoi qu’il en coûte ». Les structures qui sont tombées étaient déjà fragiles avant. Maintenant les aides s’éteignent, les PGE arrivent à échéance, et cela se double de factures énergétiques qui explosent. Ne peuvent résister que les entreprises qui ont fait des investissements en capitaux propres et qui peuvent rassurer les prêteurs. On prévoit chez Altares un niveau de faillite à 40.000 pour 2022 (on était à 52.000 en 2019) ; 2023 devrait se situer autour de 50.000. Ce sont les TPE qui sont concernées – dans les secteurs de la boulangerie, la coiffure, le prêt-à-porter et le second oeuvre.

Il faudrait éviter une diffusion du risque aux PME et un effet domino. Les tribunaux de commerce sont là pour des procédures confidentielles de conciliation, permettant un allègement des dettes. Le chef d’entreprise doit pouvoir recenser ses risques et anticiper, même si la visibilité n’est pas bonne. Le risque est notamment ce qu’on appelle la mort en bonne santé, avec un carnet de commandes plein.

Quels éléments conjoncturels peuvent-ils aider pour se faire une idée du début de l’année 2023 ?

Le paradoxe est que la demande est très forte ; les carnets de commande sont pleins mais il va falloir pouvoir les honorer. À fin juin 2022, on n’avait pas de défaut de paiement. Mais le second trimestre est plombé par l’énergie et l’inflation. Si celle-ci augmentait à la vitesse de la lumière, cela deviendrait insupportable. On va voir comment on passe l’hiver. La croissance 2023 devrait être autour de zéro. Serons-nous sous, ou sur la barre ? Le pire n’est jamais certain. Il faut garder confiance !

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