«Trois nuits par semaine», la romcom queer et grand public

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Cette joyeuse comédie romantique française, en salles le 9 novembre, présente une histoire d’amour qui va au-delà des étiquettes, entre un homme a priori hétéro et une drag queen.

Cookie Kunty (Romain Eck à la ville) et Pablo Pauly dans Trois nuits par semaine. | Pyramide Distribution
Cookie Kunty (Romain Eck à la ville) et Pablo Pauly dans Trois nuits par semaine. | Pyramide Distribution

Voilà une nouvelle preuve, s’il en fallait, que la culture drag s’est définitivement fondue dans le mainstream. Lors de la Mostra 2022, on pouvait croiser sur le Lido la très charismatique Cookie Kunty (Romain Eck à la ville), star du drag parisien, et si les choses sont bien faites, future révélation du cinéma français. À ses côtés, le réalisateur Florent Gouëlou, venu présenter son premier long-métrage, Trois nuits par semaine.

Cette charmante comédie romantique, en salles depuis le 9 novembre (et accompagnée d’une exposition à Paris jusqu’au 26 novembre), met en scène la rencontre amoureuse entre Baptiste, un jeune trentenaire a priori hétéro, et une drag queen, la fameuse Cookie Kunty, qui joue une version fictionnalisée d’elle-même.

Le coup de foudre est rapide, mais les complications ne sont jamais loin: Baptiste est déjà en couple et doit apprendre à découvrir Quentin, la personne qui se trouve sous le maquillage et la perruque de Cookie.

Lettre d’amour au cinéma

Si le drag est l’art de l’illusion, c’est un bel hommage que lui rend Trois nuits par semaine, qui à peu de choses près pourrait passer pour une romcom des plus classiques. Le film décline tous les codes incontournables du genre, du meet cute au meilleur ami excentrique en passant par le geste romantique de dernière minute. À l’exception qu’ici, il s’agit d’une romance queer.

C’est en fait une histoire de croisement; un film mainstream qui parle de la marge, un spectacle plein de finesse, et une déclaration d’amour au cinéma qui élargit le panthéon cinématographique auquel elle emprunte. Comme toute queen qui se respecte, Trois nuits par semaine collectionne en effet les clins d’œil à la pop culture.

Le film, que Florent Gouëlou imagine comme «un mashup entre Little Miss Sunshine et Tournée d’Amalric», cite ouvertement certains classiques, comme Carrie de Brian De Palma (sauf qu’ici, le seau n’est pas rempli de sang mais de paillettes). On y trouve aussi des allusions à Almodóvar, «dans sa manière de filmer le spectacle et l’attention qu’il accorde aux personnages secondaires, décrit le réalisateur, ou encore Spielberg, la façon dont il a filmé le monde inconnu, la fascination, l’émerveillement, et la rencontre avec les extraterrestres et les dinosaures [rires]».

Au jeu des références, le film est particulièrement puissant lorsqu’il invoque des classiques comme la scène du dessin dans Titanic ou celle de Brigitte Bardot dans Le Mépris, et les subvertit en plaçant à leur centre l’attirance entre deux hommes. Dans ces scènes de séduction par le regard, ce ne sont plus Kate Winslet ou Brigitte Bardot qui affolent les sens, mais un personnage gay.

Les drag queens, d’excellents personnages de cinéma

Cookie, lead romantique d’un nouveau genre, est quant à elle filmée comme une Marilyn Monroe moderne, tout en regards sulfureux et sourires tendres. «Je trouve que c’est intéressant d’apporter une figure queer et de la sublimer, au lieu de toujours montrer quelque chose de tragique dans les représentations queer», observe d’ailleurs Cookie Kunty.

Cookie Kunty dans Trois nuits par semaine. | Pyramide Distribution

Dans la superbe scène de la rencontre, Cookie lève les yeux vers Baptiste, alors que ce dernier lui tend un briquet, et le subjugue en même temps que le spectateur: «C’est la blonde hitchcockienne qu’il manquait, avec sa robe verte et sa perruque», analyse Florent Gouëlou. Sa bravade et sa répartie, mêlées à une infinie vulnérabilité, en font aussi un personnage de cinéma irrésistible.

Après tout, il y a quelque chose d’intrinsèquement cinématographique dans l’esthétique drag, comme l’observe l’acteur, «ou en tout cas de scénique, dans l’extravagance, dans les artifices…». D’autant plus que la dualité de la drag queen, à la fois Cookie et Quentin, offre un riche terreau dramatique.

Alors qu’une romcom traditionnelle aurait peut-être fait appel à un·e antagoniste, ici, le conflit est internalisé: «Le personnage est à la fois son allié et son empêchement, explique Florent Gouëlou. Ce qui m’a passionné, c’était de filmer un personnage double. Le drag est à la fois ce qui permet la rencontre et ce qui crée l’obstacle, puisque Cookie permet à Baptiste de rencontrer Quentin, et puis finalement, la création Cookie empêche les deux garçons de construire.»

Le film prend aussi le soin d’aller au-delà des poncifs sur le drag, de ne pas s’arrêter à la scène et aux paillettes mais de conférer à ses queens une vraie intériorité. Montrer «la face B», leur vie quotidienne et parfois, leurs frustrations ou leurs fragilités. Comme l’énonce Cookie Kunty, «on ne voulait pas nécessairement offrir la carte postale du drag. C’est possible, mais il n’y a pas que ça, et puis c’était intéressant de la retrouver dans des situations complètement anecdotiques.»

Éviter les écueils

Parmi les nombreux écueils liés à la représentation queer au cinéma, Florent Gouëlou voulait quant à lui éviter l’idée que le désir d’un homme pour un autre serait un problème. «Baptiste a une forme d’évidence. Il est déstabilisé, il doit s’adapter, mais il va très vite dans son désir. Je ne voulais pas construire encore une représentation négative où le désir gay passe par le rejet de soi-même, la honte, le secret.»

L’histoire de la pop culture est criblée de récits LGBT+ réducteurs ou empreints de misérabilisme. Quand ils ne sont pas réduits à l’enjeu du coming out, comme dans la rare romcom lesbienne Ma belle-famille, Noël et moi, ces personnages ont tendance à être enfermés dans des récits tragiques, ou carrément tués –à tel point qu’il existe un terme, «bury your gays», pour dénoncer ce cliché qui touche particulièrement les personnages de lesbiennes, souvent sacrifiées après avoir eu droit à un rare moment de bonheur.

«Je voulais sortir des parcours sordides, affirme Florent Gouëlou. Il fallait raconter que toutes les vies LGBT ne sont pas faciles à vivre mais qu’elles ne sont pas non plus forcément tragiques, et qu’il y a aussi une énergie positive, qu’on peut se déployer.»

Cookie Kunty et Pablo Pauly dans Trois nuits par semaine. | Pyramide Distribution

«On se concentre sur les difficultés que rencontre cette relation naissante, sans passer par le tragique de devoir faire un coming out, de subir le doute ou la détestation de soi», ajoute Cookie. Une finesse que l’on retrouve aussi dans l’écriture des personnages secondaires, notamment celui de Samia, la petite amie de Baptiste incarnée par Hafsia Herzi, qui déjoue l’image simpliste de la femme cocufiée.

Film fluide

L’une des qualités les plus admirables du film est ainsi qu’il va au-delà des étiquettes, et se montre aussi fluide que ses personnages. L’idée n’est pas vraiment de savoir si Baptiste est hétéro, bi, ou gay –juste de raconter une histoire d’amour naissante et le récit initiatique d’un jeune homme confronté à un nouvel univers.

Florent Gouëlou, qui signe un feel good movie très grand public, préférerait d’ailleurs que Trois nuits par semaine ne soit pas catégorisé comme un film queer ou LGBT+. «C’est compliqué la question du label, parce qu’il y a quand même beaucoup de gens qui vont le labelliser comme un film LGBT, alors qu’en fait, le désir était de faire un film sur la rencontre, et pas un film de niche qui ne s’adresserait qu’à une partie du public», avance-t-il.

Aux États-Unis, l’hilarante romcom gay Bros, qui n’est pas parvenue à rassembler un assez large public en salles, en a récemment fait les frais. Son scénariste et acteur principal Billy Eichner, qui souhaitait justement satiriser la difficulté à faire un film à la fois queer et grand public, n’a pas caché son amertume face aux résultats décevants de la comédie, vendue dès le départ comme la première romcom gay d’un grand studio.

Queer, Trois nuits par semaine l’est assurément. Mais pour Cookie Kunty, qui rappelle qu’il est aussi important «qu’il y ait des films qui soient peut-être juste destinés à certains publics», la volonté du film est avant tout fédératrice. Qu’il puisse devenir un incontournable de la communauté, mais aussi «que les personnes non concernées puissent découvrir avec plaisir quelque chose sans se sentir coupables de ne pas connaître».

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